Lodovico appelé au dogat en remplacement de son frère qui venait de mourir, confia le gouvernement de la Corse à Galeazzo di Campo-Fregoso, son cousin. Les instructions que donna Lodovico à celui-ci furent surtout d’ordre économique: il l’engagea à rendre aux caporali leur pension, estimant que mieux valait dépenser deux ou trois mille livres en subventions qu’en armements; l’expérience qu’en avait faite son frère, disait-il, avait été désastreuse. D’ailleurs, il indiquait les moyens de combler les vides du trésor en exigeant cinq mille livres pour la rançon des otages corses qu’ils conservaient; il suffisait, ajoutait-il, pour faire verser cette somme d’augmenter les tailles dans la proportion de dix sous par livre. On voit par ces détails les raisons qui attachaient les Fregosi à la Corse. Quoique excessivement jeune, Galeazzo, «digne de ses parents sous tous les rapports», trouva son cousin encore trop généreux; il refusa de payer les pensions des caporali; il salaria seulement Mariano da Caggio qui avait fait sa soumission, et qu’il jugeait capable de maintenir la paix dans la Terre-de-la-Commune.
Mais l’évêque Ambrogio d’Omessa poussa les autres caporali à la révolte, et sans l’intervention de Michèle de’ Germani, évêque de Mariana, qui conseilla à Galeazzo de faire quelques concessions, l’île entière se soulevait à nouveau. Grâce à cette prudente intervention, l’île goûta quelques mois de calme; les caporali patientèrent, mais lorsque leurs réclamations devinrent importunes, Galeazzo se saisit des plus bruyants et les jeta en prison. Il n’eut pas à se louer de cet abus de pouvoir, car les Génois eux-mêmes le jugèrent impolitique et de nature à compromettre définitivement l’autorité de la République. Une lettre du doge assisté de son conseil (9 février 1451) l’en tança vertement: «Vous n’êtes pourtant pas, lui était-il dit, sans savoir de quelle importance est la Corse pour nous et quelle perte irréparable résulterait de son passage aux mains d’une puissance étrangère.» Ces avis venaient tardivement. «Les Corses, disait-on à Gênes, sont d’avis d’expérimenter tous les régimes plutôt que de se soumettre à notre autorité.» Appelés par le comte Polo della Rocca et Vincentello d’Istria (neveu du comte Vincentello), les Aragonais, sous la conduite de Jayme Imbisora, débarquaient en Corse au mois de novembre, prenaient possession de quelques places fortes et manifestaient l’intention de bloquer Bonifacio. Raffè da Leca resta, ainsi que Giudice della Rocca (fils de Polo), du côté des Génois. La lutte paraissait devoir être chaude quand Jayme Imbisora mourut. Comme le comte Polo, découragé, s’embarquait pour Naples, il fut pris en mer par un corsaire espagnol qui le vendit 600 écus à Galeazzo. Celui-ci, moyennant la promesse d’une rançon de 700 écus, garantie par des tiers, rendit la liberté à Polo, et lui donna même le titre de vicaire du peuple pour qu’il pût, en recueillant les impôts, réunir les fonds qu’il s’était engagé à payer. Mais le peuple refusa de verser des accatti (redevances volontaires) à un vieillard dépourvu de forces et de soldats; ce que voyant, Polo, sans se soucier des amis qui l’avaient cautionné auprès de Galeazzo, retourna dans ses terres.
IX
LA BANQUE DE SAN-GIORGIO
Cession de la Corse à l’Office de San-Giorgio.—Révoltes des seigneurs.—Raffè de Leca.—Tyranie de l’Office.—Les Milanais en Corse.—Dernières luttes des féodaux: Gio-Paolo di Leca et Rinuccio della Rocca.
Jamais la Corse n’avait obéi à tant d’autorités diverses: Galeazzo di Campo-Fregoso possédait les forteresses de San-Firenzo, de Biguglia, de Bastia et de Corte; Calvi et Bonifacio tenaient pour la République; un caporale, Carlo da Casta, dominait dans les campagnes de l’En-deçà-des-Monts, tandis que chacun des Cinarchesi s’agitait pour faire prévaloir son autorité personnelle sur l’île entière. Raffè di Leca, bien secondé par ses vingt-deux frères, tant légitimes que bâtards, semblait plus que tout autre appelé à ressusciter les rôles de Giudice d’Arrigo et de Vincentello. Sa destinée se heurta à une organisation plus puissante que toutes celles qui avaient dominé la Corse jusqu’à ce jour. C’était l’Office ou Banque de San-Giorgio.
Cet établissement célèbre avait été créé en 1410, sous les auspices du maréchal Boucicault dans le but de réunir aux mains d’une seule compagnie toutes les créances de la République. En peu de temps, l’Office des Emprunts de San-Giorgio (Offitium Comperarum Santi-Georgii) avait pris une importance considérable. Cette république financière avait son sénat et ses troupes; quant aux décisions de ses magistrats, le Doge, assisté de son conseil suprême, hésitait avant de les contester.
Un corsaire catalan venait de s’emparer de San-Firenzo. Gênes, que la prise de Constantinople, en coupant les communications avec ses colonies de la Mer Noire, venait de plonger dans une situation désastreuse, abandonnait alors à l’Office de San-Giorgio toutes ses possessions d’outre-mer. Galeazzo, voyant que la Corse allait lui échapper, résolut d’en tirer au moins quelque argent: il se rendit à Gênes, et céda à la République ses droits sur la Corse. En même temps que lui, arrivaient des députés du peuple corse qui venaient demander pour leur patrie d’être comprise dans le lot cédé à l’Office de San-Giorgio. Est-il permis de douter de l’unanimité de cette requête, au succès de laquelle, Galeazzo et la Banque seuls étaient intéressés? Tout ce qu’on peut assurer c’est que les négociations ne traînèrent pas, et que, pour l’abandon de la Corse, Galeazzo, dit la Chronique, reçut de l’Office une «somme importante».
Au mois de juin 1453, Pietro-Battista D’Oria commissaire de l’Office parut dans la baie de San-Firenzo et mit le siège devant la forteresse qu’occupait Vincentello d’Istria pour le roi d’Aragon. La place capitula, et Pietro-Battista, après avoir pris possession officiellement de Calvi et de Bonifacio, tint à Biguglia une consulte nationale où l’on publia de nouvelles conventions passées entre l’Office et les Corses. La plupart des seigneurs déclarèrent accepter la suzeraineté de l’Office. Raffè di Leca, particulièrement distingué, fut avec son frère Anton’ Guglielmo, inscrit au Livre d’or de la République et agrégé à l’albergo Doria, faveur sans précédente et qui, dans la suite ne fut octroyée qu’à deux Corses (Cuneo et Ristori); encore ne fut-ce qu’aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, en des temps où l’inscription moyennant finances, devenue commune, avait ôté au Livre d’or une grande partie de son éclat.
Révoltes des seigneurs.—Raffè di Leca.—Si jamais la politique des seigneurs corses se montra obscure et incompréhensible, ce fut pendant cette période où leur mobilité n’eut d’égale que la vigueur de la répression. Presque tous sollicitèrent les bonnes grâces de l’Office qui s’efforça de les satisfaire; mais les soupçons des gouvernants, la susceptibilité des féodaux, leur jalousie vigilante et réciproque épuisèrent rapidement le bon vouloir dont les uns et les autres paraissaient animés. Dès 1454, un agent aragonais, Francesco de Zanilo, pousse Simone et Giovanni de’ Mari à la révolte. Geronimo de Guarco, au nom de la Banque, les soumet au bout de sept mois. On ne triompha pas aussi aisément de Raffè malgré la coalition de Giudice et d’Antonio della Rocca, de Vincentello d’Istria et de Mariano da Caggio contre lui. Une descente en Corse des Sardes, sous la conduite de Berengario Erill, vice-roi de Sardaigne pour le roi d’Aragon (1455), augmenta les difficultés de l’Office: ce fut encore pis quand Lodovico di Campo-Fregoso entra en relation avec Berengario dans le but de lui vendre Bonifacio.
En juillet 1455, Génois et Aragonais ayant signé une trêve, Berengario fut rappelé par son souverain. Astucieusement, la Banque envoya de nouvelles troupes et la lutte recommença. Giudice, sans que l’on sût exactement pourquoi, s’étant réconcilié avec Raffè, les Génois furent battus et refoulés dans l’En-deçà-des-Monts. Jadis, lorsque Vincentello et Arrigo avaient infligé à la République de tels échecs, les Génois, démoralisés, s’étaient retirés pour attendre une époque plus propice et mieux préparée par leur diplomatie toujours active; mais l’Office confiant en la puissance de son or, et décidé à prendre possession d’une marchandise qu’il avait payée, s’impressionnait peu du sang de ses mercenaires. Une lutte sanglante et sans merci fut décidée contre les Corses. Raffè se montra comme cruauté au niveau de ses ennemis. Un habitant du Niolo, Arrigo da Calacuccia, s’étant emparé du gouverneur génois Carlo de’ Franchi, Raffè lui paya son prisonnier 400 livres, puis il l’enferma dans une sorte de cage roulante que chacun fut autorisé à mouvoir. Le malheureux ne put supporter ce traitement et mourut au bout de quelques jours. Quant aux soldats génois, il les vendait aux pirates barbaresques, et pour bien afficher son mépris, il n’exigeait des acheteurs que huit oignons par tête. Plus miséricordieux à l’égard des mercenaires, il les renvoyait souvent sans rançon. Cependant il fit couper à l’un d’eux les mains et le nez: «Lombard, lui avait-il dit, c’est bien toi que j’ai pris sept fois? c’est bien toi qui m’as juré de ne plus combattre contre moi? Pour ne pas me tromper à l’avenir, je veux te marquer d’un signe de reconnaissance.»