Raffè combattait avec l’énergie du désespoir, car les Génois avaient envoyé des forces considérables. Giudice della Rocca à Bariccini, Raffè, Anton’ Guglielmo, et leur oncle Giocante à Leca restaient seuls à soutenir le poids de la guerre. Pour en finir, les Protecteurs de San-Giorgio confièrent le commandement de leurs troupes à Antonio Calvo, homme énergique et implacable, dit la Chronique. On lui donna des instructions formelles. Il devait, en débarquant, mettre à prix les têtes des chefs: à qui livrerait Raffè ou Giudice vivants, on verserait mille ducats, morts cinq cents; deux cents ou cent ducats devaient récompenser la prise des deux autres. De ceux de leurs partisans qui se soumettraient, exiger des otages ou des cautions; quant aux rebelles endurcis, les traiter de façon à «inspirer à chacun la terreur».
Antonio Calvo s’acquitta consciencieusement de cette besogne, avec tant de zèle même que le gouverneur Carlo di Negro et l’évêque de Sagone protestèrent contre ses actes de cruauté devant le tribunal des Protecteurs. Ceux-ci ne se laissèrent pas émouvoir: «Laissez faire au capitaine, répondirent-ils au premier: quand il s’agit de châtier, il est plus compétent que vous.»—«La cruauté nous déplaît autant qu’à vous, déclarèrent-ils au prélat, mais il ne faut pas traiter de cruautés les actes de justice.»
Le 20 avril 1456, on apprit à Gênes par une lettre d’Antonio Calvo que Leca était envahi et que Raffè restait bloqué avec ses frères et quelques partisans dans le château. Parmi ces derniers se trouvaient des traîtres, et l’un d’eux, Trastollo da Niolo, depuis le commencement du mois, négociait avec le gouverneur la perte de Raffè. Cependant, la place paraissait imprenable. Par ordre des Protecteurs, Antonio Calvo fit arrêter tous les parents des assiégés et fit en sorte que ceux-ci fussent informés de la situation critique de ces malheureux réduits à l’état d’otages. Trastollo n’eut donc aucune peine à convaincre plusieurs de ses compagnons qui, profitant de l’heure où Raffè et sa famille étaient à table, introduisirent Calvo et ses soldats. Tous furent pris vivants avant d’avoir pu saisir leurs armes. Raffè, sachant qu’il n’avait aucun quartier à espérer, se jeta du haut des remparts et se cassa la jambe. Il eut encore la force de se réfugier sous un rocher où on le découvrit quelques heures plus tard: «Il nous sera difficile, écrivirent les Protecteurs à Calvo, de vous exprimer par lettre ou de vive voix la joie que nous cause, que cause à toute la ville, la capture de Raffè, d’Anton’ Guglielmo et des autres rebelles... Mettez-les à la torture avant de les exécuter pour leur faire avouer leurs crimes.» Raffè fut pendu ainsi que vingt-deux de ses parents, frères ou cousins germains, dont les corps restèrent accrochés au gibet; celui de Raffè fut dépecé, et les morceaux envoyés dans les principales villes de la Corse pour y être exposés. Des instructions de la Banque avaient réglé deux mois auparavant le cérémonial de ces représailles. Pietro Cirneo ajoute que l’on expédia à Gênes, après l’avoir préalablement salée, la tête de Raffè.
Tyrannie de l’Office.—La mort de Raffè découragea les feudataires: Giocante de Leca, Arrigo della Rocca, Giudice d’Istria, Orlando d’Ornano et Guglielmo di Bozzi se réfugièrent à Naples. Seul, Giudice della Rocca resta en Corse, mais n’ayant plus de partisans, il dut bientôt s’enfuir en Sardaigne où il mourut.
A l’intérieur, les sévérités et les excès des fonctionnaires de l’Office exaspéraient les Corses. Le crime isolé d’un vulgaire bandit redoubla les rigueurs. Sur l’ordre de Michele de’ Germani, évêque de Mariana, Maino di Brando, dit Brandolaccio, avait subi quelques coups d’estrapade pour un délit dont il se prétendait innocent. Sa culpabilité n’était pas démontrée, il fut remis en liberté. En tout autre pays, ce malfaiteur notoire se fût estimé heureux d’en être quitte à si bon marché: en Corse, le compte se régla autrement.
Le bandit se déclara en inimitié avec l’évêque, et un jour que celui-ci, entouré d’une nombreuse escorte se rendait à une assemblée des prêtres de son diocèse, il le tua d’un coup de javelot. Pour qu’il fût bien établi que l’honneur de Brandolaccio était vengé, celui-ci s’était écrié au moment où l’évêque tombait: «C’est moi! Brandolaccio!» Cependant, ordre fut donné de rechercher le meurtrier et ses complices, et de les poursuivre avec la dernière rigueur. Ne pouvant s’emparer de l’auteur du crime, le gouverneur fit arrêter d’abord les Corses qui étaient convaincus de lui avoir donné asile, et trouva le moyen de mêler au procès les remuants caporali d’Omessa. Comme presque tous les membres de cette famille appartenaient au clergé, l’évêque d’Ajaccio fut autorisé par bulle pontificale à instruire contre eux, mais le bras séculier fut plus expéditif. La torture arracha des aveux au curé piévan de Giovellina, fils de l’évêque Ambrogio, et au curé de Casacconi, Sinoraldo, qui furent pendus.
Michele de’ Germani était l’ami personnel du doge, ce qui explique les excès qui vengèrent son assassinat. L’un après l’autre, les fils et les neveux d’Ambrogio d’Omessa subirent la torture; on en pendit plusieurs, entre autres Valentino, son frère coupable uniquement «de s’affliger de leur mort». Le nouvel évêque de Mariana successeur de Michele, Ottaviano fut soupçonné d’avoir trempé dans le crime, et son vicaire livré au bourreau. De Rome, Ottaviano se plaignit énergiquement aux Protecteurs de ces procédés: «Pour moi, écrivait-il, je les supporte aisément, car on ne peut me faire grand mal, mais je me demande comment font les Corses qui ne peuvent se faire entendre.» Il se trompait, car un jour il disparut dans l’hécatombe qui fondait sur le clergé insulaire. Cette fois ce fut au tour du doge d’être frappé: Pietro da Campo-Fregoso mourut hors de la communion des fidèles.» Avant d’expirer, il avait sollicité son pardon pour les sévices qu’il avait commis envers un certain évêque de Mariana, mort, dit-on, et différents membres du clergé qu’il avait fait emprisonner et tourmenter pour la sûreté et la défense de son État. Mais la bulle qui levait l’excommunication ne parvint qu’après sa mort. Le 18 février 1460, elle fut déposée en grande pompe sur son tombeau.
Alors que cette cérémonie grandiose réunissait un peuple entier dans la cathédrale de Gênes, la justice continuait en vain à poursuivre Brandolaccio qui avait entrepris une lutte à mort contre les Génois. Quand ceux-ci, pour échapper à sa mortelle étreinte, se disaient Corses, il les forçait à articuler le mot capra (chèvre) particulièrement difficile pour une bouche génoise: en disant cavra, ils prononçaient leur arrêt de mort. Brandolaccio périt de la main d’un de ses parents acheté par l’espoir d’une grosse récompense.
En présence d’un mécontentement général, les Cinarchesi revinrent en Corse. Leurs succès inspirèrent à la Banque une telle inquiétude, qu’elle envoya dans l’île Antonio Spinola, l’un des meilleurs officiers de la République. Avec l’aide de Vincentello d’Istria, qui était resté l’allié de l’Office, Spinola contraignit les seigneurs à se retirer dans les montagnes, et fit usage, contre ceux qui leur étaient attachés, de terribles représailles; il ravagea la campagne, depuis les rives du Golo jusqu’à Calvi, et livra aux flammes plusieurs villages. Peu à peu les Cinarchesi firent leur soumission à Spinola qui avait promis au nom de l’office une amnistie générale. «Il les convia à un festin, raconte un Génois contemporain, et, contre la foi jurée, les fit décapiter.» Sans parler des moyens employés pour réunir les chefs corses, le gouverneur de la Corse, Giovanni da Levanto, annonça l’événement aux Protecteurs en ces termes: «Nous sommes venus ici pour mettre en ordre les choses de ce pays et nous avons fait le nécessaire; le magnifique capitaine a présidé à l’exécution: il a décapité Arrigo della Rocca, Vincente di Leca, Trastollo di Paganaccio et son fils, le curé doyen d’Evisa et son frère, Abram di Leca, Guglielmo da Calocuccio, et il en a fait pendre quatorze autres... J’ai envoyé des cavaliers faire de même à Antonio della Rocca et à Manone di Leca.» Ces derniers n’échappèrent pas à leur sort. Vinciguerra et Pier’ Andrea della Rocca, fils de Polo, rejoignirent leur père en Sardaigne et Vincentello d’Istria se retira à Sarzane.
Quant à Giocante, il laissa ignorer l’endroit de sa retraite, et pour cause: le 14 novembre 1458, deux des Protecteurs de San-Giorgio en personne s’étaient fait amener dans la maison du vicaire de Pietra-Santa deux criminels condamnés au dernier supplice et avaient passé par écrit avec eux le contrat suivant: «Ils devaient poursuivre Giocante à Pise, à Piombino, à Rome ou en quelque endroit qu’il se pût trouver, et le mettre à mort par quelque moyen que ce fût, fer, corde ou poison»; en échange de quoi ils obtenaient leur grâce, des vêtements neufs, les fonds nécessaires à leurs déplacements, et deux cents ducats chacun sans préjudice d’une gratification qui serait ultérieurement fixée par les protecteurs. La mission des deux bravi échoua.