aussi à amener des réconciliations entre ennemis acharnés. Mais cela fut assez malaisé, surtout dans le Niolo. «Tous les hommes venaient à la prédication l’épée au côté et le fusil à l’épaule»; quelques-uns—les bandits—apportaient en outre «deux pistolets et deux ou trois dagues à la ceinture». Enfin, après bien des efforts, deux ennemis firent la paix; d’autres suivirent leur exemple, «de façon que, pendant l’espace d’une heure et demie, on ne vit autre chose que réconciliations et embrassements» et, ajoute l’auteur du rapport, «pour une plus grande sûreté, les choses les plus importantes se mettaient par écrit, et le notaire en faisait acte public». Communion générale à laquelle tous les Niolains prennent part, fondation de nombreuses conférences de la charité, guérison rapide et radicale de tous les maux dont souffrait la Corse... Vaine illusion: après le départ des missionnaires, les désordres recommencèrent de plus belle, s’il n’est pas plus vrai de dire qu’ils n’avaient jamais cessé. Le clergé lui-même continua d’être, au point de vue moral comme au point de vue professionnel, fort au-dessous de sa tâche, sans organisation rigoureuse, sans instruction suffisante.

Ce qui contribua plus que tout à la désorganisation sociale, c’est la disparition de ce que l’on pourrait appeler les classes dirigeantes, la fin de cette féodalité qui avait constitué des cadres pour les pauvres et les inférieurs. Tactique habituelle aux grandes républiques italiennes: elles ne laissèrent jamais s’élever au niveau de leur patriciat (Gênes avait reconstitué le sien en 1528) la noblesse des villes ou des pays qui composaient leurs Etats. Systématiquement les Génois nivelèrent les castes en Corse, laissant aux chefs de clan de vains titres honorifiques et de maigres privilèges perpétuellement discutés.

Des fiefs cinarchèses, ceux d’Istria, d’Ornano et de Bozzi avaient seuls conservé un semblant d’existence; mais, morcelés par de nombreux partages, ils étaient pour leurs seigneurs d’un maigre revenu. L’autorité de ceux-ci est d’ailleurs illusoire: un lieutenant des feudataires exerce bien la justice en leur nom; mais il est désigné par le gouverneur.—Les maisons della Rocca et de Leca ne possèdent plus que des distinctions appellatives, le patronat de certaines églises et l’exemption des dîmes et de la taille. Cette dernière exemption est héréditaire dans une soixantaine de familles dont le «magistrat de Corse» se fait représenter les titres à chaque génération. Le privilège de paraître couverts devant le gouverneur leur fut enlevé en 1623.—Les seigneurs du Cap Corse sont également dans la misère par suite de leur accroissement même: seuls, ceux qui ont conservé des intérêts à Gênes sont plus riches.

En somme il y a un mouvement social tout à fait curieux qui transforme les conditions mêmes de la vie populaire. Les clans vont se former autour d’hommes sortis du peuple, et que distingue leur instruction; les grands patriotes du XVIIIᵉ siècle ne sont pas des seigneurs. Giacinto Paoli, Colonna-Ceccaldi, Gaffori, Limperani, Abbatucci sont des médecins; Leoni, Costa, Marengo, Charles Bonaparte, Saliceti, Pozzo di Borgo sont des avocats.

XIII
BASTIA AU XVIIᵉ SIÈCLE

Situation topographique: les quartiers, les édifices religieux, les monuments publics et privés.—Le Mont-de-Piété et l’Hôpital.—Le collège des Jésuites et l’Académie des «Vagabonds».

L’œuvre génoise en Corse est surtout visible dans les villes. Ajaccio, fondée en 1492, avait été la capitale de l’île pendant l’occupation française qui précéda Cateau-Cambrésis, et l’on y goûtait déjà, dit Filippini, «la douceur du climat, la beauté des campagnes, ses rues droites et larges, la fertilité du sol, les jardins délicieux». Elle fit de rapides progrès à la fin du XVIᵉ siècle et au commencement du XVIIᵉ: édifices religieux, écoles, institutions de bienfaisance datent de cette époque. Lorsqu’un décret du Sénat de Gênes, en date du 3 décembre 1715, divisa la Corse en deux gouvernements, Ajaccio devint le siège du gouverneur de l’Au-delà des monts. Mais Bastia, plus ancienne, plus importante pour les Génois à cause de sa situation même, était depuis 1453 la résidence du gouverneur de l’île et de son vicaire. Capitale administrative et religieuse, bien défendue par un système compliqué de remparts, de citadelle et de tours, en relations constantes avec Gênes, elle eut au XVIIᵉ siècle un éclat et une prospérité incomparables: la vie économique et intellectuelle s’y développa dans le calme. La chronique de Filippini et les Annales de Banchero, ancien podestat de Bastia, nous permettent d’esquisser un tableau qui contraste singulièrement avec le spectacle des misères et des vengeances des Corses de l’intérieur.

Une montagne haute et raide, dont le pied se perd dans la mer, domine la ville, qui occupe sur la côte un espace d’environ 800 mètres de long sur 200 de large. Vers le milieu de sa longueur, la mer forme une anse fermée au N.-E. par un môle (inauguré en 1671) et au S.-E. par l’escarpement du rocher sur lequel est bâtie la citadelle. C’est Terra Nova, qu’enferme un mur d’enceinte. On y accède par une porte d’entrée placée sons la garde d’un capitaine et de soldats de Gênes; la citadelle, où habitaient le gouverneur et les officiers de sa suite, était entourée d’un fossé et l’on y pénétrait à l’aide d’un pont-levis. De larges rues, des places publiques, l’église paroissiale de Sainte-Marie, qui passait pour la plus somptueuse de l’île, avec ses colonnes en marbre de Corse, les stalles de son chœur, les bijoux, dentelles et broderies conservés dans son trésor. Elle devait cette richesse aux évêques de Mariana, qui s’en servaient comme de cathédrale. La Canonica en effet tombait en ruines et, dès la seconde moitié du XIIIᵉ siècle, les évêques de Mariana résidaient à Vescovato. Mᵍʳ Leonardo de Fornari, évêque de Mariana, décédé en 1492, avait établi par testament que les revenus capitalisés d’une certaine somme d’argent placée à la Banque de Saint-Georges seraient affectés à la réparation de la Canonica; mais en 1495 Mᵍʳ Ottavio de Fornari, nommé évêque de Mariana, fit construire l’église Sainte-Marie de Terranova; un bref du pape Pie V obligea les évêques et chanoines de Mariana à résider à Sainte-Marie. Mᵍʳ Centurione commença la construction du chœur de cette église: il y officia pontificalement le 18 juin 1575. En 1582 la commune de Bastia céda les bénéfices de Pineto pour aider à la restauration de l’église cathédrale de Sainte-Marie. Comme elle était devenue insuffisante, que le pape Clément VIII avait autorisé (1600) la substitution de Sainte-Marie à la Canonica et l’attribution, par suite, du legs Leonardo de Fornari, on la refit sur de nouvelles bases. Mᵍʳ Jérôme del Pozzo, de la Spezia, évêque de Mariana, posa la première pierre de la nouvelle cathédrale en 1604; les travaux furent menés à bonne fin en 1619; le clocher fut achevé en 1620. La consécration eut lieu le 17 juillet 1625, par Mᵍʳ Giulio del Pozzo. Lorsque mourut ce prélat, le 17 décembre 1644, il légua mille écus pour achat de chandeliers d’argent et objets d’art.

La ville proprement dite, c’est Terra Vecchia. Plus grande, plus peuplée que la citadelle, elle n’est fermée par aucun système de murs ou de fossés. Sur l’emplacement de l’ancienne église paroissiale, l’église Sᵗ-Jean Baptiste a été construite en 1640. Les rues y sont étroites et tortueuses. Une série d’oratoires, de chapelles et de couvents: Sᵗ-Roch, édifié en 1604; la Conception, qui s’écroula le 25 février 1609, mais qui fut restaurée et agrandie en 1611. Les plus beaux édifices de toute la Corse appartiennent assez ordinairement aux moines. Les Lazaristes sont installés dans une vaste et belle maison, dont la situation, hors de la ville et sur le bord de la mer, «est si singulière que, d’une lieue en mer, cette maison paraît sortir de l’eau». Les couvents des Cordeliers, des Capucins, des Récollets et des Servites, bâtis sur des mamelons en arrière de la ville, l’entourent du côté de la terre. Deux couvents de religieuses, notamment celui des Clarisses.