Bastia, vers le milieu du XVIIᵉ siècle, était donc une charmante ville, dont la population ne dépassait certainement pas 7.000 habitants: tel est le chiffre que donnent les Annales de Banchero; celui de 14.000 qu’indique le docteur Morati dans la Prattica Manuale, est beaucoup moins vraisemblable. Les rues, étroites, sombres et escarpées dans la vieille ville, plus larges aux environs de la citadelle, sont bordées de maisons plus ou moins bien construites, généralement hautes, habitées dans les étages supérieurs par les propriétaires et les gens aisés qui louent le reste au peuple. On comptait près de 400 magasins.

La ville était alimentée par de nombreuses fontaines débitant une eau excellente. Elle produisait du vin exquis, des céréales qu’elle exportait à Livourne et à Gênes, et l’étang de Chiurlino lui fournissait à profusion du poisson, des anguilles et du gibier d’eau.

A l’exemple des anciennes villes italiennes, Bastia avait un Mont-de-Piété, pour prêter des fonds aux pauvres à un taux modéré. Cette institution fut créée en 1618 par l’évêque Sartario di Policastro, visiteur apostolique, qui en établit un autre à Ajaccio, et ces deux établissements ont précédé de plus d’un siècle et demi le Mont-de-Piété de Paris (créé le 9 décembre 1777). L’évêque en fit annoncer l’ouverture par l’intermédiaire des curés. Il était stipulé dans les statuts que le Mont, placé sous la surveillance et la direction des évêques, serait administré par trois gouverneurs, pris parmi les meilleurs, les plus fidèles et les plus éclairés des citoyens: deux nommés par l’évêque, le troisième par l’illustrissime commissaire de la République de Gênes; six autres membres, nommés pour moitié par le commissaire génois, leur étaient adjoints. Leurs fonctions étaient renouvelables chaque année le jour de la fête de l’Annonciation de la Vierge Marie, sous la protection de laquelle l’œuvre était placée. Les administrateurs étaient tenus de prêter serment entre les mains de l’évêque et, en leur absence, entre celles des vicaires généraux, soit le jour de leur nomination, soit le lendemain.

Le registre des engagements et des retraits était confié à un gouverneur ayant la pratique de la comptabilité. Ce registre, qui contenait 300 feuillets, portait en tête, outre les statuts, une page destinée à recevoir les noms de bienfaiteurs disposés à faire des dons et legs à l’œuvre. Il mentionnait la désignation des nantissements, la somme prêtée et la date de l’engagement. Le prêt, consenti pour six mois, représentait la moitié de la valeur de l’objet: il ne pouvait excéder 12 livres. Ce délai expiré, on vendait les gages aux enchères, sans avis préalable. La caisse du Mont-de-Piété était confiée aux soins des officiers municipaux; elle était à 3 clés, dont une restait entre les mains de l’évêque, la deuxième était la propriété des conseillers municipaux; l’un des gouverneurs, alternant tous les six mois, conservait la troisième. Le service courant se trouvait assuré par le dépôt entre les mains du gouverneur d’une somme de 50 écus, soit 200 livres.

«En commençant, disaient les statuts, les prêts auront lieu en argent; par la suite, les évêques pourront les faire, partie en argent, partie en blé; on s’en rapportera à la prudence des évêques.» Il était en outre stipulé que le Mont-de-Piété, pour venir en aide à un plus grand nombre de pauvres, solliciterait l’autorisation nécessaire afin de pouvoir accepter, des emprunteurs qui y consentiraient, la restitution, «à mesure comble, du blé prêté à mesure rase» et le versement d’un sou et demi par écu prêté pour 6 mois. Les prêts ne devaient être faits qu’aux vrais pauvres, sans exception aucune, avec rapidité, empressement et charité.

La question de l’hôpital se pose en 1646. Dès le temps de la domination pisane, des personnes charitables, s’inclinant vers les misères humaines, avaient eu la pensée de créer un Ospedale dei poveri: l’hôpital primitif, dit de Saint-Nicolas, parce qu’il était situé près d’une chapelle dédiée à ce saint,—d’où la dénomination de la place actuelle,—dépendait de Pise. En 1546 il fut transféré dans la haute ville, mais bientôt reconnu insuffisant. Un siècle après, on proposait donc d’ériger un nouvel hôpital sur l’emplacement du premier, et de le confier à l’ordre des frères de Saint-Jean de Dieu.

La seule école pour l’éducation de la jeunesse, sous le gouvernement de Gênes, était celle des Jésuites qui datait de 1635 (celle d’Ajaccio datait de 1617), dans le bâtiment occupé aujourd’hui par le Lycée. Le recteur et les professeurs étaient nommés par l’évêque. Les jeunes gens allaient compléter leur éducation dans quelques-unes des Facultés les plus célèbres de l’Italie: médecins, jurisconsultes, hommes d’Eglise; mais la plupart se destinaient à la carrière des armes. Ceux qui revenaient à Bastia pouvaient se rencontrer au sein d’une Académie littéraire qui groupait les beaux esprits de l’endroit, les honnêtes gens qui se piquaient de beau langage et savaient manier avec élégance la langue italienne et le vers classique. C’était l’Académie des Vagabonds—Accademia dei Vagabondi—fondée en 1659: elle devait être réorganisée en 1750 par le marquis de Cursay. On connaît le nom de quelques-uns de ses membres, notamment de Jérôme Biguglia, dont le tombeau se trouve dans l’église Sainte-Marie.

La population, nonchalante ou active, se pressait dans les rues pour admirer les spectacles ordinaires et la pompe des cérémonies: le gouverneur de Corse défilant avec sa suite, l’évêque de Mariana et son clergé, les confréries avec leurs insignes et les membres revêtus de leurs cagoules. Un air lumineux et léger, des physionomies riantes. Les chroniques et les récits ne nous laissent pas l’impression d’une population malheureuse, révoltée. Mais trop d’étrangers circulent ici: l’âme de la Corse ne bat pas dans cette ville administrative et commerciale, capitale militaire, civitas et praesidium.

XIV
UNE TENTATIVE DE DÉNATIONALISATION

Les Grecs du Magne installés à Paomia.—Une colonie florissante.—Etat d’esprit des Corses: les Grecs expulsés.