En 1676 des Grecs du Magne, dans l’ancien Péloponnèse, fatigués de la tyrannie des Turcs, demandèrent à Gênes un territoire pour eux, leurs femmes et leurs enfants. Le Sénat génois accepta et les établit en Corse. Tel est le fait premier et, réduit à ces termes, il ne peut manquer de surprendre. Car enfin, si les Turcs tyrannisaient les Grecs, les Génois tyrannisaient les Corses. En quittant le Péloponnèse pour s’installer dans une île soumise à la domination génoise, les Grecs n’allaient faire, semble-t-il, que changer de tyrannie.
Il n’en devait pas être ainsi, et ce n’est point par les Génois que les Grecs allaient souffrir. Leur démarche s’explique tout d’abord par la politique traditionnelle de Gênes dans la Méditerranée orientale: de très anciennes relations commerciales s’étaient nouées avec les Grecs, tandis que les Ottomans avaient toujours manifesté la plus violente hostilité à ses entreprises, même pacifiques. Les Turcs voulaient «la Méditerranée orientale aux Turcs» et, dans la seconde moitié du XVIᵉ siècle, ils avaient profité des embarras de Gênes, occupée à vaincre la révolte de Sampiero, non seulement pour reprendre l’île de Chio, où des Génois s’étaient jadis installés, mais encore pour paraître en Corse même comme alliés de Henri II. Ainsi, ennemis séculaires des Turcs, les Génois devaient tout naturellement paraître sympathiques aux Grecs: déjà, en 1663 et en 1671, des projets de capitulations avaient même été ébauchés entre leurs envoyés et les représentants de la Sérénissime République.
Mais la politique corse des Génois fait comprendre mieux encore l’accueil qu’ils réservèrent aux délégués grecs. Leur domination dans l’île demeurait précaire. Exploitée, pressurée, la Corse s’était d’abord révoltée; mais toutes ses tentatives d’indépendance avaient été réprimées: elle languissait dans un profond engourdissement. Les impôts avaient été tels, écrit Filippini, que «dans toute la Corse il n’y eut terre, roche, étang, marais, forêt, buisson, lieu sauvage, rien enfin qui ne reçût son estimation». Les Corses, dont il ne faut pas accuser a priori l’indolence, s’étaient découragés de travailler: ils se réfugiaient dans la haute montagne. L’île, improductive et mal soumise, devenait pour la République une possession inutile, un poids mort. Pour résoudre la crise économique qu’ils avaient eux-mêmes créée et pour ne plus se heurter à des résistances nationales, les Génois cherchèrent à dénationaliser le pays en introduisant des éléments étrangers. «Les étrangers en Corse et les Corses hors de Corse!» telle fut la solution, élégante et simpliste, que les Génois prétendirent donner à la question corse.
Dès le milieu du XVIᵉ siècle, vers 1549, et sous le gouvernement d’Auguste Doria, ils avaient envoyé une première colonie de cent familles génoises à Porto-Vecchio, au fond d’un admirable golfe qui s’ouvre, entre des collines verdoyantes, sur la côte sud-orientale. Le site était splendide et les ressources abondaient: des vignobles, des champs d’oliviers, de grands bois de chênes-liège, une mer poissonneuse... Mais ce premier essai de colonisation ligurienne avait échoué, parce que l’air est dans cette région très malsain. Aujourd’hui encore les hautes maisons, bordant des ruelles tortueuses, sont, à cause des fièvres, abandonnées chaque année, de juin à octobre, par la plupart des habitants. Tout autour de la ville on remarque de magnifiques blocs de porphyre rose: c’est sur cette base inébranlable qu’avaient été construites les anciennes fortifications, dont un bastion est encore debout. Les Turcs de l’amiral Dragut, débarquant en 1553 avec 60 galères, les franchirent «en passant» et ils avaient achevé la ruine de Porto-Vecchio.
Lorsque des Grecs vinrent, un siècle plus tard,—montagnards du Taygète, marins de Vitylo,—demander asile à la République, celle-ci tenta de reprendre dans de meilleures conditions une œuvre qui lui tenait à cœur. Et quelle magnifique occasion pour elle de se laver de certaines accusations qui la froissaient d’autant plus qu’elles étaient plus justifiées! Elle allait accueillir des hommes chargés d’impôts, réduits, comme dit Pommereul, «à l’état de la plus dure et de la plus abjecte servitude». Qui donc après cela oserait l’accuser de maltraiter et d’opprimer les Corses?
Le 1ᵉʳ janvier 1676 un descendant de la famille impériale des Comnène, Jean Stéphanopoli, débarquait à Gênes avec 730 compagnons après une pénible traversée de 97 jours. Il avait profité, le 23 septembre 1675, de la présence d’un navire français, le Sauveur, capitaine Daniel, dans le port de Vitylo. Tous étaient partis, confiants dans l’avenir; leur évêque, Mᵍʳ Parthenios, était avec eux, ainsi que plusieurs membres du clergé.
La République les accueillit avec joie. Elle leur offrit le petit territoire de Paomia, qui s’étend «en forme de queue de paon» sur une hauteur de 600 mètres dominant la côte occidentale de la Corse, entre le golfe de Porto et celui de Sagone. Le climat était sain, mais le sol inculte. Jean Stephanopoli, chargé d’aller reconnaître le terrain, le déclara favorable et un traité fut conclu le 18 mars 1676. Les émigrants devaient recevoir en toute propriété les territoires de Paomia, Ruvida et Salogna; la République s’engageait en outre à pourvoir à leur premier établissement et à respecter leur religion et leurs institutions municipales. De leur côté ils devenaient sujets de Gênes, à qui ils devaient prêter serment de fidélité et payer, en plus de la dîme, cinq livres d’imposition annuelle par feu.
A la fin d’avril, les Grecs furent transportés à Paomia et répartis, par les soins de Marc-Aurèle Rossi, dans les hameaux de Salici, Corona, Pancone, Rondolino et Monte Rosso. Ils furent divisés en neuf escouades, ayant chacune un chef désigné par le suffrage de ses concitoyens. Gênes accorda aux quatre «conducteurs» de la colonie,—Apostolo, Jean, Nicolas et Constantin Stephanopoli,—le titre de chefs privilégiés, comportant le privilège personnel de porter des armes à feu et l’exemption de la taille. La colonie était administrée par un directeur génois nommé pour deux ans: le premier directeur de Paomia fut Pierre Giustiniani, auquel succéda le colonel Buti.
Les colons se mirent au travail avec ardeur. Gênes leur avait fourni des habitations, des instruments d’agriculture, des bestiaux, de l’argent et des grains. Leur «industrie naturelle» fit le reste et sut rapidement transformer une région inculte en un excellent pays. Ils défrichèrent les maquis, greffèrent les nombreux sauvageons qui poussent ici spontanément. L’historien Limperani, qui visita Paomia au commencement du XVIIIᵉ siècle, fut émerveillé des résultats obtenus par les Grecs: leur village était certainement un des plus jolis et des mieux cultivés de la Corse.
Les insulaires regardèrent avec surprise ces étrangers qui venaient s’installer chez eux. «La fortune des Grecs et leurs talents, écrit Pommereul, devinrent l’objet de la jalousie des Corses, qui tentèrent plusieurs fois de les détruire et de dévaster leurs nouvelles cultures.» Voilà qui est vite dit—et faussement interprété. Les Corses et particulièrement les habitants du voisinage,—les gens de Vico et du Niolo,—virent les Grecs d’un très mauvais œil, la chose est évidente, mais il n’est pas besoin d’invoquer la jalousie. Pour être mécontents, il suffisait aux Corses de voir clair dans le jeu des Génois et d’y dénoncer—ce qu’il recélait en effet—une tentative de dénationalisation. Comment aimer des étrangers, seraient-ils animés des meilleures intentions, quand leur présence est imposée par des oppresseurs? Les Génois venaient d’introduire en Corse, non pas sans doute les premiers éléments d’un Etat dans l’Etat, mais un groupe d’hommes attachés à eux par les liens de la reconnaissance et qui leur ménageraient un contact permanent avec l’île, un point d’appui solide en cas de rébellion, un prétexte pour intervenir en Corse si leurs protégés étaient molestés. Entre Grecs et Corses il y eut dès le premier jour—il ne pouvait pas ne pas y en avoir—un malentendu difficile à dissiper et qui allait peser d’un poids très lourd sur le développement et la prospérité de la colonie naissante.