On était alors en pleine crise de la succession de Pologne. Le soulèvement de la Corse prenait l’empereur au dépourvu: il ne pouvait intervenir. Les Corses placèrent tout leur espoir dans l’appui de l’Espagne: le chanoine Orticoni partit pour Madrid, pendant que Louis Giafferi remplaçait à Corte la bannière de Gênes par celle du roi d’Espagne. Mais Philippe V résista, tout en protestant de son intérêt affectueux pour la cause des révoltés. Les Corses ne devaient plus compter que sur eux-mêmes: ils se montrèrent dignes des circonstances. Au mois de janvier 1735, Giafferi et Paoli, élus généraux du peuple, convoquèrent à Corte une consulte générale où fut votée une véritable constitution, rédigée par l’avocat Sébastien Costa. La Corse y fut déclarée indépendante et à jamais séparée de la République (30 janvier). L’assemblée populaire, source de toute loi, prendra une part directe au gouvernement; une Junte, composée de six membres nommés par l’assemblée et renouvelable tous les trois mois, devra, avec les généraux, représenter le peuple lui-même; un comité, composé de 4 membres, s’occupera de la justice, des finances et du commerce. Véritable constitution démocratique, adoptée par un peuple dont le continent européen entendait parler de temps en temps d’une manière vague et confuse, comme d’une terrible horde de sauvages. «Un petit peuple, obscur, sans littérature, sans industrie, avait, par sa seule force, surpassé en sagesse politique et en humanité toutes les nations civilisées de l’Europe; sa constitution n’était point sortie des systèmes philosophiques, mais des besoins matériels du pays.» Les nationaux firent broder sur leurs drapeaux l’image de la Vierge, sous la protection de laquelle fut placé le royaume. Jésus-Christ fut nommé «gonfalonier» des Corses, c’est-à-dire porte-étendard.
Cependant la France suivait de près les affaires de Corse. Très vite elle comprit tout le parti qu’elle pouvait tirer de la situation: elle l’avait prévue, elle y était préparée. M. de Campredon, invité à fournir d’urgence un rapport, insistait le 10 mars sur les intrigues espagnoles. Et Chauvelin estima aussitôt qu’il fallait agir, sinon encore à découvert, du moins avec précision. Dans une remarquable dépêche du 26 avril 1735, il fixe les deux traits essentiels de la politique à laquelle la cour de Versailles allait s’attacher jusqu’au bout. Il ne peut être question d’«enlever la Corse comme une usurpation sur les Génois»: cette opération brutale «exciterait les cris de toute l’Europe». Mais il faut se la faire offrir en agissant à la fois sur les Corses et sur les Génois. D’une part, «il faut dès aujourd’hui commencer à former sourdement un party en Corse et tascher que cela se mène sagement et bien secrètement». D’autre part, écrit-il à son représentant, «appliquez-vous à inspirer (sans laisser deviner la France) aux meilleures testes de la République que l’isle leur est à charge et que, plustost de se la laisser enlever, ils devraient songer à s’en accommoder avec quelque puissance, qui n’eust intérêt que de protéger les Génois». Il s’agit, en somme, de faire comprendre aux Génois que le gouvernement français est prêt à leur rendre un service tout à fait exceptionnel,—et l’on ne saurait vraiment s’exprimer avec plus de délicatesse ni agir avec plus d’élégance.—Au surplus, Chauvelin a pensé à tout: il entre dans les détails les plus précis relativement à la façon de conduire cette affaire qui lui tient à cœur: «Taschons d’amener les choses au point, en Corse, que tous les habitans tout d’un coup se déclarent sous la protection de la France; alors et sur-le-champ le Roy y envoyeroit quelques troupes et ce que les habitants demanderoient.—Nous déclarerions en même temps à Gênes que nous n’avons envoyé ces troupes que pour que les Corses ne se donnent à personne et que nous sommes prêts de travailler à remettre, s’il est possible, les peuples sous l’obéissance de la République, à moins qu’elle ne jugeât devoir s’en accommoder avec nous par un traité de vente. Ce sera alors le moment de faire usage des principales testes que vous lui auriez ménagées, et le Roy se portera à donner de l’argent pour déterminer la pluralité.»
On ne saurait trop insister sur cette lettre du 26 avril 1735. Elle marque, dès l’ouverture de la question de Corse, le programme de la politique française. Campredon et Chauvelin doivent être considérés comme les précurseurs de l’établissement de la domination française en Corse.
XVI
THÉODORE DE NEUHOFF, ROI DE CORSE
Un aventurier allemand: son règne de huit mois.—Le «secret» de Fleury.—La politique corse du comte de Boissieux et de M. de Maillebois.
Le 12 mars 1736, devant la plage déserte d’Aleria, s’arrêtait une galère aux couleurs anglaises qui venait de Tunis. Aux salves d’artillerie qui éclatèrent du bord rien ne répondit. Alors il en descendit un messager, qui s’en fut porter au «très illustre seigneur» Giafferi une missive lui rappelant certaines entrevues passées à Gênes. Elle était accompagnée de menus présents: «des dattes, des boutargues et des langues» et aussi des «bouteilles de véritable vin du Rhin». Giafferi convoqua les autres chefs, Sébastien Costa, Xavier dit de Matra, Giacinto Paoli. Ils se rendirent, dès le lendemain, au-devant du Messie qui leur arrivait.
Quand il les vit approcher, le passager mystérieux descendit, dans un accoutrement bizarre qui faisait songer au costume de mamamouchi dont M. Jourdain est affublé dans le Bourgeois gentilhomme[F]. Il était vêtu, dit le chroniqueur de la Haye, «d’un long habit d’écarlate doublé de fourrure, couvert d’une perruque cavalière et d’un chapeau retroussé à larges bords, et portant au côté une longue épée à l’espagnole et à la main une canne à bec de corbin». Il avait une suite de 16 personnes: un officier, qui prenait le titre de lieutenant-colonel, un maître d’hôtel, un majordome, un chapelain, un cuisinier, trois esclaves maures et huit autres domestiques. Il avait aussi deux esclaves corses, qu’il venait de racheter sur les côtes barbaresques, à crédit d’ailleurs. La cargaison comportait quelques armes et 15,000 bottes à la turque, «magnificence ignorée en Corse». Ce personnage était le baron allemand Théodore de Neuhoff, né à Cologne 42 ans auparavant. Il se donnait les titres de grand d’Espagne, de lord d’Angleterre, de pair de France, de baron du Saint-Empire, prince du Trône romain: titres ronflants et cosmopolites, qui pouvaient impressionner les Corses et qui les impressionnèrent en effet.
Le baron parlait si beau, il faisait miroiter des secours si importants qui ne pouvaient tarder à venir, il offrit incontinent un si somptueux festin arrosé de crus exotiques, que les chefs corses eurent confiance. Ils n’étaient pas forcés de savoir que l’aventurier avait mené jusqu’à ce jour une existence étrange, à Versailles, où il fut page de la duchesse d’Orléans, en Angleterre, en Suède, en Espagne, où il se maria, à la cour de Toscane, en qualité d’agent secret. C’est là qu’il connut les chefs corses exilés de leur patrie, Ceccaldi, Giafferi, Aitelli, et qu’il entendit de leur bouche la détresse d’un peuple anxieux de trouver un «rédempteur». Théodore s’imagina peut-être que la fortune lui souriait enfin et que, sur cette terre sauvage, «aussi peu connue que la Californie et le Japon», il trouverait une couronne et une destinée glorieuse.
Pour ne pas laisser refroidir l’enthousiasme, de Neuhoff mena rondement les choses. Il se rendit à la tête d’un pompeux cortège au palais épiscopal de Cervione, laissé vide par l’évêque d’Aleria, alors à Gênes. Il tenait à son couronnement. Pour lui donner satisfaction, on choisit pour lieu du sacre le couvent voisin d’Alesani. A défaut de trône, un fauteuil flanqué de deux chaises; à la place d’un diadème d’or, une couronne de lauriers cueillis dans le maquis.
Théodore Iᵉʳ fut acclamé comme «souverain et premier roi du royaume» le 15 avril 1736. On lui vota une constitution avec droit d’hérédité, même pour les femmes, et on l’assista d’une diète de 24 membres—16 de l’En deçà, 8 de l’Au-delà,—pris parmi les sujets «les plus qualifiés et les plus méritants», qui deviendraient les magnats corses. Trois membres de la Diète résideraient à la cour et «le roi ne pourra rien résoudre sans leur consentement, soit par rapport aux impôts et gabelles, soit par rapport à la paix ou à la guerre». L’autorité de cette Diète s’étendrait à toutes les branches de l’administration. Seuls, les Corses, à l’exclusion de tout étranger, seraient appelés aux dignités, fonctions ou emplois à créer dans le royaume. Les Génois étaient à tout jamais bannis de Corse, leurs biens étaient confisqués, ainsi que ceux des gens de Paomia. La constitution réglait les impôts, tailles et gabelles, dont les veuves étaient exemptées. Elle fixait le prix du sel, les poids et les mesures. Une Université publique pour les études du droit et de la physique—admirable souci pratique et digne du siècle des philosophes—serait établie dans l’une des villes du royaume. L’article 17 portait que le roi créera incessamment un ordre de «vraie noblesse» pour l’honneur du royaume et de «divers nationaux». Le souverain et ses successeurs devaient pratiquer la religion catholique romaine. Les chefs prêtèrent serment de fidélité; un banquet et des salves interrompues de mousqueterie saluèrent l’heureux événement.