Telle fut la première affaire que M. de Campredon eut à traiter et, dès 1729, il obtenait une solution favorable: les Génois renonçaient à faire payer ce droit par les vaisseaux français. Ce fut, écrit M. Driault, «comme l’ouverture des affaires de Corse, où M. de Campredon allait être aussitôt mêlé à des événements plus importants».
M. de Campredon devait, en effet, assister aux premiers épisodes d’une nouvelle rébellion qui allait être décisive. En 1728 des soldats corses qui étaient au service de Gênes, à Finale, se trouvèrent mêlés à une rixe: à la suite de quoi ils furent condamnés à mort et exécutés. Un pareil châtiment produisit à travers l’île la plus douloureuse impression: on cria partout vengeance et une formidable émeute se prépara. Elle éclata le 30 octobre 1729 à l’occasion de la perception de la taxe sur le port d’armes. Un vieillard de Bustanica, Lanfranchi, dit Cardone, présenta une pièce de mauvais aloi; le collecteur le somma d’avoir à compléter la somme avant le lendemain. En vain Cardone le pria-t-il «d’avoir égard à sa misère». L’exaspération était à son comble. Les soldats génois furent maltraités et chassés, les armes furent tirées des cachettes, le tocsin sonna de village en village: en quelques jours l’insurrection avait gagné toutes les vallées de l’intérieur. Un premier chef, Pompiliani, ne parut pas assez énergique: il fut bientôt déposé. A la consulte de San Pancrazio da Biguglia, non loin de Furiani, deux autres chefs, Andrea Colonna-Ceccaldi de Vescovato, et Louis Giafferi de Talasani, furent proclamés généraux du peuple corse. Ils s’adjoignirent l’abbé Raffaelli qui jouissait d’une grande influence sur le clergé. Pour enlever tout scrupule religieux, la rébellion fut proclamée légitime et sainte par l’assemblée des théologiens d’Orezza. Le chanoine Orticoni fut chargé d’aller solliciter l’appui des puissances étrangères.
Il apparut tout de suite que ce soulèvement devait marquer la fin de la domination génoise, et les convoitises s’éveillèrent. L’Espagne, qui préparait l’établissement de don Carlos en Toscane, devait tout naturellement chercher à s’assurer la voie entre Barcelone et Livourne. D’autre part, le Sénat génois demanda un contingent de troupes autrichiennes.
En présence de ce double péril, auquel s’ajouta bientôt la crainte d’une intervention anglaise, la Cour de Versailles éprouva les plus vives inquiétudes et connut un moment de désarroi. Les dépêches envoyées à M. de Campredon trahissent l’indécision la plus complète et le dépit le plus manifeste. Elles recommandent à notre représentant la plus grande réserve vis-à-vis des Génois, «ces gens qui, dans leurs besoins, donnent une préférence si marquée à l’Empereur, pendant qu’ils marquent si peu d’attention pour la France et ne s’adressent à elle qu’en second. Ils paieront chèrement ce secours allemand, pourvu même que, l’expédition de Corse finie, c’est-à-dire les rebelles soumis, le corps des troupes impériales ne se partage pas pour demeurer moitié en Corse et moitié dans le territoire de terre ferme de la République».
Pourquoi le Sénat de Gênes s’était-il adressé à l’empereur Charles VI plutôt qu’au roi de France? M. Driault rappelle l’importance du droit de suzeraineté générale que l’empereur exerçait encore au XVIIIᵉ siècle sur toute l’Italie: «Le prestige impérial, écrit-il, parut sans doute plus capable d’en imposer aux rebelles.» Il est probable aussi que les Génois cherchèrent à opposer un dernier obstacle aux progrès de l’influence française dans l’île: devant l’intérêt croissant que le gouvernement de Louis XV prenait aux choses de Corse, ils pressentaient sans doute les solutions inévitables qui allaient intervenir. Charles VI n’était-il pas au surplus le seul des souverains de l’Europe qui, dépourvu de toute puissance maritime, ne serait pas tenté de rendre définitive l’occupation de l’île par ses troupes?
Quoi qu’il en soit, une armée d’environ 15.000 hommes, commandée par le prince de Wurtemberg et le colonel Wachtendung, jointe aux troupes génoises de Camille Doria, remporta d’assez faciles succès sur les Corses dans le pays de Vescovato, au sud de Bastelica. Mais Camille Doria se fit écraser à Calenzana, le 2 février 1732, et Wachtendung se montre inquiet sur l’issue de la campagne, «ayant à combattre, disait-il, des hommes qui ne connaissaient pas la peur». Ceccaldi et Giafferi entrèrent en pourparlers avec le prince de Wurtemberg, qui les livra aux Génois. Pour sauver les deux prisonniers, les rebelles consentirent à traiter; mais la paix de Corte (11 mai 1732) leur fut singulièrement avantageuse: amnistie générale, admission des Corses à tous les emplois même ecclésiastiques, pouvoir effectif rendu à l’orateur et au Conseil des XVIII. Cette convention était placée sous la garantie de l’empereur: c’était—on le constatait à la cour de Versailles avec mélancolie—laisser à ce prince «la liberté de prendre toujours telle part qu’il voudra à ce qui se passera dans ce royaume, si ce n’est même y établir incontestablement les droits que la Cour de Vienne prétend avoir sur tout le reste de l’Italie».
Le gouvernement français aurait-il manqué d’initiative et d’esprit d’à-propos, et n’aurait-il pas su profiter de l’occasion qui se présentait? Non pas: car ce fut prudence, et non pas abandon. La France a, pour s’occuper de la Corse, un intérêt politique en même temps qu’un intérêt commercial: c’est le double aspect de sa politique méditerranéenne où tant d’ambitions,—autrichiennes, espagnoles, anglaises,—se heurtent et s’entrecroisent. Mais s’il faut surveiller de très près les affaires de Corse, réprimer les menées des Impériaux, profiter des fautes du Sénat, il ne convient pas encore de laisser soupçonner «nos vues sur l’île». La question corse va constituer désormais un des «secrets» de la diplomatie française au XVIIIᵉ siècle: il va se poursuivre, sans faiblesses, sans hésitations, à travers les crises ministérielles qui marquent le règne de Louis XV.
La paix de Corte ne pouvait être qu’une trêve, et les événements de 1729-1732 marquent en réalité le début de la grande insurrection du XVIIIᵉ siècle. Ni les Corses n’avaient été assez naïfs pour croire à la sincérité du Sénat—et, s’ils avaient traité, ce n’était que pour se débarrasser des troupes impériales,—ni les Génois n’avaient eu l’intention sérieuse de mettre un terme à leurs fructueuses exactions et à leurs injustices plusieurs fois séculaires. La Corse restait frémissante: une nouvelle et plus grave rébellion la souleva tout entière au début de 1735.
Les impôts en furent l’occasion. Le règlement du 28 janvier 1733 en avait accru le chiffre, sous prétexte de dédommager la métropole de ses frais d’occupation militaire. Au mois de juin, les fonctionnaires génois avaient reçu l’ordre de convoquer, au chef-lieu de chaque piève, les députés des villages, de leur faire prêter serment au nouveau règlement et de réclamer leur adhésion aux projets financiers du suzerain. La mauvaise volonté fut partout visible. Dans la piève de Rostino, en particulier, où le peuple échappait, par son isolement, à l’emprise génoise, la résistance fut plus courageuse que partout ailleurs. A l’invitation des commissaires, Giangiacomo Ambrosi, de Castineta, refusa de prendre tout engagement au nom de ses concitoyens. Il quitta l’Assemblée en prononçant ces mots: «Io so di Castineta e mi ritiro.» Son exemple fut suivi par Paul-François Giovannoni, délégué de Saliceto. Leur ami, Giacinto Paoli, de Morosaglia, se joignit à eux.
Il fallait au plus tôt étouffer ce germe de rébellion et punir le mauvais exemple donné à tout un peuple, déjà mal disposé. Le gouverneur Pallavicino décida de recourir à la force: ce fut en vain. Le capitaine Pippo et le capitaine Gagliardi, envoyés dans la vallée du Golo et dans l’Ampugnani, pour intimider les villages et arrêter les meneurs, furent surpris et obligés de capituler avant d’avoir pu être rejoints par un troisième détachement venu de Calvi. Ainsi commençait la deuxième guerre pour l’indépendance: elle allait durer jusqu’en 1739, et les Corses ont gardé le souvenir du paysan farouche et patriote dont les paroles, répétées de bouche en bouche, surexcitèrent l’enthousiasme national.