étaient une des plus profitables matières à exploitation. «En sorte que, de génération en génération, les haines contre le gouvernement génois se multipliaient et s’avivaient: elles ne pouvaient se terminer que par des catastrophes.»
Le gouvernement français eut le mérite de comprendre tout le profit qu’on en pouvait tirer et, de bonne heure, ses agents diplomatiques reçurent mission d’étudier la valeur économique et stratégique de l’île de Corse. Dès la fin de 1682, le sieur Pidou de Saint-Olon, «gentilhomme ordinaire de la maison du roy, s’en allant pour le service de Sa Majesté à Gennes», insiste sur la Corse dans le mémoire qu’il rédige touchant «les revenus et les forces de la République de Gênes». Le tableau qu’il en fait révèle un remarquable talent d’observation. Si les habitants sont oisifs, c’est qu’«il leur suffit d’avoir de quoi simplement vivre plus tost que de prendre peine pour les officiers gennois qui leur enlèvent encore leur peu de substance (sic) avec beaucoup de tirannie.» En réalité nulle terre n’est plus riche: elle produit «de bons vins, des blés de toutes sortes, de l’huile assez abondamment, et fort bonne, de façon que, si on cultivoit les oliviers qui y viennent, il s’y en recueilleroit davantage qu’à la rivière de Gênes. Il y a aussi beaucoup de meuriers, elle produit encore quantité de châtaignes et presque autant qu’en nos Sévennes du Languedoc. Il y a aussi de beaux pasturages: on y fait des fromages excellents, il y a des bois touffus et d’haute fustaye en grande quantité, des Génois y en tirent d’extrêmement bons pour la fabrique de leurs vaisseaux et galères et elle en pourvoit tout cet Estat pour brusler; on y en pourroit tirer telle quantité qu’on voudroit pour la fabrique des vaisseaux. Il y a quantité des cerfs, des daims, des chevreuils, des sangliers et de tout autre genre de chasse, en particulier des perdrix... Il y a de plus des minières d’or, d’argent, de fer et de plomb, et outre cela il y a deux ou trois bons ports, et l’on y en pourroit faire facilement d’autres très commodes. Enfin il n’y faudroit que plus de travail et d’industrie pour y recueillir abondamment de tout ce qui seroit nécessaire à la vie, comme l’on pourroit faire en Provence ou en Languedoc. Ainsy il est aysé de voir qu’on fairoit quelque chose de bon de cette isle; mais, comme a très bien dit un habile homme parlant de la Corse, li Genovesi vogliono che questa gioia sia sepelita nel fango, de peur sans doute ou de l’envie de leurs voisins ou, comme dit un autre sur ce sujet, pour détourner un puissant monarque de rentrer dans les justes droits qu’il a sur cette isle. Par le dernier dénombrement cette isle avoit environ 80 mille âmes, mais capable d’en nourrir plus de 250 mille...»
Nous avons voulu insister sur ce plaidoyer, qui est probablement le premier en date pour le relèvement économique de la Corse: dès la fin du XVIIᵉ siècle, la Corse est à l’ordre du jour. Mais il n’y a pas encore une question corse. Pour qu’elle soit posée, il faut attendre le règne de Louis XV et le développement des intérêts de la France dans le bassin occidental de la Méditerranée. Cet aspect proprement politique se manifesta nettement pendant la guerre de la succession d’Espagne, lorsque le petit-fils de Louis XIV devint maître, avec l’Espagne, de la plus grande partie de l’Italie. Il parut alors au gouvernement français que la domination de la Méditerranée Occidentale devait appartenir au consortium des trois puissances maritimes unies dans une étroite amitié: la France, l’Espagne et la République de Gênes. Toutes trois devaient se garantir mutuellement la liberté des routes de mer contre toutes les ambitions des puissances extra-méditerranéennes. Un pareil acte était dirigé contre les entreprises de l’Angleterre, qui commençait à chercher les meilleurs points stratégiques de la Méditerranée. La Corse occupait une situation trop avantageuse pour ne pas être convoitée: la France avait un intérêt de premier ordre à la maintenir entre les mains d’une puissance alliée et, au besoin, à surveiller elle-même la liberté de ses rivages.
Un élément nouveau vint encore compliquer la question corse lorsque, au lendemain des traités d’Utrecht et de Rastadt, l’Autriche devint la plus grande puissance italienne. Les Génois eurent désormais le plus grand intérêt à la ménager, sinon même à la servir. Sous prétexte de droit de visite, nos navires furent arrêtés, nos nationaux furent molestés, et le commerce français subit, dans les ports de Corse, de continuelles vexations. La France se heurtait une fois de plus à l’influence des Habsbourg et l’affaire corse n’est, à un certain point de vue, qu’un aspect de la rivalité traditionnelle de la France et de la maison d’Autriche.
De 1715 à 1727 la France ne fut représentée à Gênes que par le consul Coutlet, dont la correspondance a un caractère purement commercial. Mais le 27 juillet 1727 M. de Campredon, «chevalier de Notre-Dame du Mont Carmel et de Sᵗ-Lazare de Jérusalem», fut nommé envoyé extraordinaire à Gênes. C’était un des diplomates français les plus en vue: il arrivait de Sᵗ-Pétersbourg où il avait été mêlé aux plus délicates négociations matrimoniales. Sa réputation était considérable, et le choix qui était fait de lui pour la mission de Gênes indiquait à lui seul qu’elle prenait une importance nouvelle.
Les instructions données à M. de Campredon étaient très générales. Mais on lui remit également un Mémoire particulier «concernant le commerce maritime et la navigation des sujets du roi» et, dès les premières pages, il y est question de la Corse. En 1725 les Génois ont fait «visiter et arrester avec violence, à la coste de l’isle de Corse», la barque du patron Blanc de Marseille. «On en a porté des plaintes à la République.» Elle a fait relâcher ce bâtiment, mais elle n’a pas encore donné les ordres qui lui ont été demandés «pour la punition de ceux qui ont commis cette violence, pour le paiement des dommages et intérêts qui sont dus au patron et aux propriétaires». M. de Campredon est chargé d’obtenir les satisfactions réclamées et d’assurer «l’exemption de la visite des bâtiments français».
Il devra également veiller à l’abolition du «droit que l’on prétend exiger des bâtimens français qui abordent à l’isle de Corse». La République l’a établi depuis quelques années à «la Bastie (Bastia), principal port de l’isle de Corse», pour «en estre le produit employé à l’entretien des feux destinez pour avertir les vaisseaux des nations qui sont en guerre avec les Barbaresques que l’on découvre de leurs corsaires à la mer». C’est le droit dit «des trois tours»—la Giraglia, l’Agiello et Santa Maria della Chiapella.—Les capitaines et patrons français qui touchaient le port de Bastia refusaient énergiquement de payer ce droit «qui n’estoit établi que pour les navires italiens et autres qui estoient en guerre avec ces corsaires». Le vice-consul de France, le sieur d’Angelo, soutenait leurs réclamations qui avaient trouvé à la cour de Versailles un chaleureux appui.
La question s’était embrouillée. Le 13 décembre 1723, «MM. les maire, échevins et députés du commerce» à Marseille avaient assuré, après vérification dans les Archives, «que les capitaines et patrons de nos bâtimens, qui ont esté de tous temps à la Bastie et autres ports de l’isle de Corse n’ont jamais payé ce droit-là, que les Français ne le doivent pas». A cela M. de Sorba, ministre de Gênes en France, avait riposté, le 19 juin 1724, par «un extrait des certificats que le gouverneur de l’isle de Corse s’est fait donner par les habitans du païs, faisant mention que les vaisseaux français ont payé ce droit depuis longtemps». Mais on s’était aperçu que ces certificats n’avaient aucune valeur: «on a esté averty qu’ils avoient été extorqués à des gens qui n’ont pu les refuser à ce gouverneur, à moins qu’ils n’eussent voulu s’exposer à son ressentiment».
Quoi qu’il en soit, l’intérêt du roi est que cette affaire reçoive une prompte solution et que la République donne incessamment les ordres qui lui ont été demandés «pour que ce droit des trois tours ne se perçoive plus des bâtimens français».