De cet épisode curieux une conclusion se dégage avec une évidence indiscutable: Gênes devait renoncer à l’espérance de triompher des Corses par ses seules ressources. Allait-elle, comme naguère en 1729, s’adresser à l’Autriche? La guerre de la succession de Pologne peut être alors considérée comme finie; mais l’empereur reste aux prises avec les Turcs, et le marquis de Villeneuve, notre ambassadeur à Constantinople, lui suscite tous les embarras désirables. Il ne reste plus au Sénat qu’à se tourner du côté de la France, accomplissant ainsi le geste qu’avait prévu Chauvelin et que M. de Campredon avait préparé. Le 12 juillet 1737 un arrangement fut conclu. La France enverrait en Corse une petite armée de 8.000 hommes pour soumettre les «rebelles».
Il en fut ainsi, et le commandement en fut confié au comte de Boissieux, neveu du maréchal de Villars. Mais la préoccupation essentielle fut de rassurer les Corses sur les véritables intentions de la France: il ne s’agissait pas d’une expédition militaire, mais seulement d’une «mission de conciliation et d’arbitrage». Le comte de Boissieux s’en acquitta d’ailleurs avec beaucoup d’intelligence et de délicatesse, se bornant à cantonner ses troupes à Bastia et à Saint-Florent, et se tenant en relations avec les Corses de l’intérieur sans intervenir d’une façon active et visible dans leurs rapports avec les Génois.
Les Corses ne purent que se féliciter de son «admirable conduite», de sa «diligence» et de sa «patience». De plus, dans la lettre même où ils rendent un pareil hommage au représentant de la France, les deux «députés» de la nation corse, Erasme Orticoni et Jean-Pierre Gaffori, sollicitaient du cardinal Fleury la continuation de ses bons offices. Sa piété et son équité le désignaient pour être «leur juge et leur avocat»: aussi la Corse, «chargée du poids de ses injures et de ses droits», n’hésitait-elle pas à recourir à son arbitrage. En termes qui savaient rester dignes, ils exprimaient toute la confiance qu’ils n’avaient jamais cessé d’avoir dans le Roi très chrétien, «notre maître», pour la paix de l’Europe et «pour la rédemption et délivrance des Corses qui gémissent dans l’esclavage et l’oppression».
Le plan de Chauvelin se réalisait donc point par point: il existait en Corse un «parti français», les habitants «se déclaraient sous la protection de la France» et le gouvernement de Louis XV avait eu la suprême habileté de faire réclamer par les Génois eux-mêmes l’envoi d’une armée française dans l’île. Cependant la Cour de Versailles croit que l’heure n’a pas encore sonné. En présence de l’offre formelle faite par Orticoni et Gaffori, le cardinal de Fleury se dérobe et craint de s’engager.
Sa réponse (6 juin 1738) est un chef-d’œuvre de réserve diplomatique et de sous-entendus. Il commence par poser en principe la souveraineté «légitime» de Gênes: «Vous êtes nés sujets de la République de Gênes et ils sont vos maîtres légitimes. Il ne s’agit point d’aller fouiller dans des temps reculés la constitution primitive de votre pays et il suffit que les Génois en soient reconnus depuis plusieurs siècles paisibles possesseurs pour qu’on ne puisse plus leur contester le domaine souverain de la Corse.» En conséquence «le roy ne peut et ne doit avoir d’autre principe, dans les bons offices qu’il est disposé à rendre à vos citoyens, que celui de les remettre dans l’obéissance légitime à leurs souverains».—Mais, tout en réservant les droits de l’empereur, sous la garantie duquel l’exécution du traité de 1732 a été placée, tout en rassurant Gênes à l’endroit des ambitions françaises, Fleury entend rester en bons rapports avec les «rebelles» et ménager l’avenir: «Si vous estes bien déterminés à vous conformer à ces principes, le Roy travaillera avec tout l’empressement possible à vous rendre une tranquillité que vous avez perdue depuis si longtemps, et ne vous demandera d’autre récompense de ses soins que celle d’avoir contribué au bonheur d’un païs qui lui a toujours esté cher, aussi bien qu’à ses glorieux ancêtres.» Au surplus, ne me forcez pas à en écrire trop long, devinez ce que je n’avoue pas ouvertement: «M. le comte de Boissieux, dont vous paroissés estre contens, vous expliquera plus au long les intentions de Sa Majesté.»
Le général français se trouvait aux prises avec les plus graves difficultés, suscitées en partie par la réapparition de Théodore. Depuis son départ de Solenzara, le roi en exil avait mené l’existence la plus étrange. Des émissaires génois le suivent pas à pas et le font à plusieurs reprises arrêter. A Florence, à Rome, à Paris, en Hollande, il doit se cacher pour échapper à leurs dénonciations et même à l’assassinat, car sa tête a été mise à prix. Emprisonné pour dettes à Amsterdam, il réussit à se faire rendre la liberté et organise une compagnie commerciale, commanditée par des négociants hollandais, qui se chargera d’exploiter la Corse. Il enverra à ses sujets des munitions et des approvisionnements; ceux-ci le rembourseront en huile, châtaignes et autres produits. Mais les trois navires qu’il affrète ne peuvent débarquer leur cargaison; lui-même avec le vaisseau l’Africain parut devant Sorraco près de Porto-Vecchio, mais il ne tarda pas à filer sur Naples (septembre 1738), pendant que le comte de Boissieux prescrivait de «courre sus» à ceux de sa suite et à ses partisans. Entouré d’espions et de traîtres, Théodore se confine en Italie dans une mystérieuse retraite et s’efforce de réchauffer le zèle de ses partisans par des lettres que son neveu Frédéric apporte aux chefs. Vains efforts, qui ne se prolongeront pas au delà d’une année.
D’autre part, M. de Boissieux devait tenir tête aux exigences croissantes des commissaires de Gênes qui le sommaient d’intervenir plus activement. Ne voulant pas sortir de la réserve que les instructions dont il était porteur lui recommandaient avec insistance, il décida seulement de procéder au désarmement des habitants. Mais les troupes françaises du capitaine Courtois, envoyées dans ce but à Borgo, durent battre en retraite du côté de Bastia, harcelées par les Corses qui les poursuivirent jusqu’au delà de la plaine de Biguglia (13 décembre 1738).
Cette défaite des Français, à laquelle les insulaires donnèrent le nom de Vêpres corses—mot impropre, car il n’y eut pas de guet-apens comme en Sicile,—stupéfia le cabinet de Versailles moins qu’elle ne l’ennuya. M. de Boissieux fut aussitôt rappelé et remplacé par le marquis de Maillebois. Il était malade quand il apprit sa disgrâce et n’y survécut pas. Il mourut à Bastia, dans la nuit du 1ᵉʳ au 2 février 1739, et fut inhumé dans l’église Saint-Jean où son tombeau subsista jusqu’en 1793.
Le comte de Maillebois, qui lui succéda à la tête des troupes françaises de Corse, imita sa prudence. Pourtant il ne fallait pas, sous prétexte de mansuétude, imposer à l’armée française une inaction pouvant porter atteinte à son prestige aux yeux des rebelles et aux yeux des Génois. Après avoir lancé une proclamation où il affirmait n’avoir «d’autre vue que le bonheur et la tranquillité du pays», il entra en campagne et décida de porter les armes jusque dans les cantons montagneux de l’intérieur. La Balagne, où Frédéric de Neuhoff, neveu du roi Théodore, prêchait et organisait la résistance, fut assez facilement réduite: la prise de Lento et de Bigorno assura l’occupation presque complète de la vallée du Golo. Puis Maillebois se rendit à Corte: tout le nord de l’île était pacifié et même désarmé. La résistance fut plus longue dans le sud, encombré de montagnes et de rochers, et surtout dans le canton de Zicavo, où Frédéric s’était réfugié, dominant la vallée du Taravo. Maillebois n’y entra qu’à la fin de septembre. Frédéric et ses partisans durent quitter la Corse (1740). Dès le mois de juillet précédent, Giacinto Paoli, Giafferi et Luca d’Ornano étaient partis pour Naples.
Maillebois se hâta de proclamer que la pacification était achevée. Il s’efforça de gagner les sympathies des Corses par sa modération et son équité; il leva un régiment spécialement composé d’insulaires, auquel on donna le nom de Royal-Corse. Il s’enferma dans Calvi: admirant la fertilité et l’heureuse situation de la Balagne voisine, «il en fit des rapports à son gouvernement, appelant son attention sur l’intérêt qu’il y aurait à s’y établir». Lui aussi voit clair et juste et entrevoit les solutions inévitables. Les 8.000 hommes de troupes françaises que Gênes entretient n’ont pacifié que les côtes et leur établissement dans l’île n’est que provisoire; si les Français se retirent, les Corses, restés maîtres de l’intérieur, remporteront sur les Génois des victoires décisives et les chasseront de l’île, qui sera perdue pour la République sans compensation. «L’intérêt certain de la République était de se défaire de la Corse au meilleur prix. Il n’importait que de le lui faire comprendre[G].»