XVII
LA CORSE PENDANT LA GUERRE DE LA SUCCESSION D’AUTRICHE

Les progrès de l’influence française.—La dernière aventure du roi Théodore.—Intrigues anglaises, sardes et autrichiennes.

M. de Campredon, vieilli, ne suffisait plus à l’activité que réclamaient les événements nouveaux. Il demanda à se retirer (juin 1739) et fut aussitôt remplacé par M. Chaillon de Jonville, gentilhomme ordinaire de la maison du roi, ancien ministre à Bruxelles. Rien à signaler dans les instructions qui lui furent remises le 24 juin 1739: c’est à peine s’il y est question de la Corse. Mais dès qu’il fut arrivé à Gênes, en janvier 1740, il reçut du secrétaire d’État des Affaires étrangères, Amelot, des lettres plus précises et un mémoire très détaillé sur ce sujet. L’objet de sa mission était d’ouvrir avec le Sénat une négociation sur les conditions de l’intervention française en Corse. Le gouvernement de Versailles, désireux de terminer «une affaire aussy épineuse», réclame toute sa liberté d’action. Les troupes génoises évacueraient entièrement toutes les places et forteresses de la Corse «qui seraient remises entre les mains du Roi et y mettrait des garnisons». Tout se ferait en son nom: il administrerait la justice, il y réglerait les subsides que l’île devrait payer chaque année; en un mot le roi de France agirait «comme s’il en estoit le seul souverain».

Il faut prévoir une certaine résistance de la part des Génois, «soit par leur défiance naturelle, aussi bien que par leur jalousie, soit par la crainte qu’ils auroient de nostre bonne foy». Forts de la situation, qui nous est entièrement favorable, il faut les mettre «au pied du mur», les menacer de retirer entièrement nos troupes et les rendre responsables de tous les événements qui peuvent arriver: «on s’en prendra à eux si quelque autre puissance s’emparait de l’île et on les regarderait comme y ayant eu part eux-mêmes, dont le Roy ne pourrait qu’en tirer raison sur les Estats mesmes de la République».

Cette fois la menace n’est même plus déguisée. Mais, de même qu’en ménageant les Corses il avait fallu—et telle avait bien été la politique du comte de Boissieux—apaiser les susceptibilités génoises, de même il fallait aujourd’hui prendre garde, en négociant avec les Génois, de ne pas effaroucher les Corses. Aussi Amelot exige-t-il expressément que rien ne transpire des conversations qui vont être engagées: la République ne devra nommer qu’un petit nombre de commissaires, qui seront «d’une extrême prudence» et «capables surtout d’un secret à toute épreuve».

Lorsque M. de Jonville eut fait connaître les propositions de son gouvernement, le Sénat de Gênes nomma deux commissaires pour suivre avec lui la négociation: Jean-Baptiste Grimaldi et Charles-Emmanuel Durazzo. Bientôt ils laissèrent entendre—et le ministre de la République à Versailles, Lomellini, agissait dans le même sens,—que les conditions du gouvernement français ne pouvaient pas être acceptées intégralement. Ils demandèrent une intervention combinée des troupes françaises et des troupes impériales, espérant ainsi neutraliser ces deux influences l’une par l’autre.

Sur ces entrefaites l’empereur Charles VI mourut (20 octobre 1740) et l’ouverture de la succession d’Autriche apporta d’autres préoccupations aux Etats européens. Du moins la France essaya-t-elle encore de profiter des embarras de l’Autriche, comme elle avait fait une première fois après les événements de 1732. M. de Jonville proposa au Sénat de laisser dans l’île, aux frais de la France, l’armée de M. de Maillebois, à condition que les Génois lui remettraient en dépôt quatre places de l’île—Ajaccio, Calvi avec la tour de Girolata, la tour de Porto, le village de Piana,—construiraient deux ponts—sur le Liamone et sur l’Otta,—fourniraient enfin aux soldats français les lits, le bois, les tables et tous les ustensiles nécessaires. Le Sénat faisant des difficultés, Louis XV rappela M. de Maillebois qui alla combattre en Bohème (mai 1741).

Les Français laissaient l’île pacifiée mais non soumise: les Corses ne voulaient à aucun prix accepter la domination de Gênes. Si la présence des troupes françaises les avait contenus jusqu’alors, ils reprirent sur plusieurs points, dès 1742, les hostilités contre la République. Ce fut en vain que le Sénat et ses commissaires généraux multiplièrent les règlements, les perdoni et les concessioni: ils ne purent décider les Corses à déposer les armes. C’était, semble-t-il, la fin de la domination génoise, d’autant plus que Théodore de Neuhoff reparut soudain en 1743.

Ses deux échecs n’avaient fait qu’augmenter sa popularité et la caricature s’était emparée de lui. Une gravure allemande ridiculisait

Le satyre corse visionnaire
ou
le rêve à l’état de veille,
dont l’image représente
dérisoirement
Théodore,
premier et dernier en sa personne,
pseudo-roi des Corses rebelles.