Il ne sera plus question du roi Théodore dans l’histoire de Corse. Son rôle politique est fini, bien qu’il refuse d’abdiquer. Toujours dénué tout en recevant de fortes sommes de donateurs inconnus, il fait miroiter aux yeux des marchands ou des
Bastia: la Citadelle.—Ibid.: Dans le Vieux Port. (Ph. Moretti.)
Pl. XII.—Corse.
souverains les avantages à tirer de la Corse, pour peu qu’on le mette en mesure de la prendre. En fin de compte, il échoue à Londres où il est bientôt emprisonné pour dettes. Après six ans de détention, bafoué par les uns, renié par les autres, finalement appelé à bénéficier d’une libération conditionnelle, il répondit au tribunal qui lui demandait une garantie: «Je n’ai rien que mon royaume de Corse.» Il signa une cédule par laquelle il abandonnait ses Etats (24 juin 1755). Et le royaume de Corse fut légalement et officiellement enregistré pour la garantie des créanciers du baron de Neuhoff! Les Anglais étaient donc arrivés à leurs fins: ils avaient l’île, objet de leurs convoitises. Seulement cette cession n’existait que sur un papier sans valeur. Théodore vécut encore un an, rejeté en prison, libéré une dernière fois, loqueteux et affamé, accueilli charitablement par un pauvre tailleur chez lequel il mourut le 11 décembre 1756. Horace Walpole fit graver sur la pierre, dans l’église Sainte-Anne ce témoignage de compassion railleuse: «Le destin lui accorda un royaume et lui refusa du pain!» C’est tout ce qui reste de l’homme qui disputa à Gênes la souveraineté de la Corse!
Sa mémoire fut ridiculisée. On connaît les sarcasmes de Voltaire. Ensuite, sur un poème de Casti, Paisiello composa en 1784 un opéra héroïco-comique, il Re Teodoro: Marie-Antoinette le faisait jouer au théâtre de Versailles et Napoléon l’écoutera dans le palais des Tuileries, «lui qui aurait pu naître sujet du baron de Neuhoff, si celui-ci avait réussi et fondé une dynastie»!
XVIII
ESSAIS D’ORGANISATION NATIONALE
Administration du marquis de Cursay.—Gaffori et la consulte d’Orezza.—A la recherche d’un chef: l’affaire de Malte.—La consulte de Caccia et l’entrée en scène de Pascal Paoli.
En 1748, un corps de troupes françaises avait débarqué en Corse, sous les ordres de M. de Cursay. Il y demeura jusqu’en 1753 et gouverna le pays pendant ce temps. Les commandants des postes établis dans l’île rendaient la justice et percevaient les impôts: la souveraineté se trouvait, pour ainsi dire, en dépôt entre leurs mains. Situation singulière, qui s’expliquait par le rôle d’arbitres et de pacificateurs entre Corses et Génois qu’ils avaient assumé, mais instable et périlleuse.