M. de Cursay était un homme bienveillant et juste: «il gouverna l’île, dit Cambiaggi, avec une grande sagesse». Recherchant les causes profondes du désordre où la Corse se trouvait d’une façon permanente, il «connut bien vite que tout ce qui était dans l’île avait un intérêt réel à maintenir la révolte»: les fonctionnaires génois, parce qu’ils pouvaient à la faveur du désordre continuer leurs malversations;—les chefs du peuple, pour dominer et s’enrichir;—les autres, pour vivre dans l’indépendance. «Il avait donc, écrit Pommereul, deux partis à gagner, les chefs et le peuple: pour faire un projet solide, il fallait que les chefs lui répondissent du peuple, et le peuple des chefs.»

Il commença par le peuple et, sachant que les abus dans l’administration de la justice avaient été la principale cause de la révolte, il voulut être un juge intègre et sévère. Les administrateurs des pièves imitèrent, comme il arrive, la conduite du chef suprême et le peuple connut une tranquillité dont il n’avait plus l’habitude: il se reprit à respirer et à espérer et, par delà la personnalité du marquis de Cursay, le nom de la France excita l’admiration et l’amour. Ayant ainsi agi sur le peuple, Cursay réunit les chefs à Biguglia et se fit remettre toutes les places dont ils s’étaient emparés; mais il eut l’art de le faire avec leur assentiment, et pareille mesure ne se présenta pas sous les apparences d’une vengeance administrative.

L’ordre et la paix réapparurent dans l’île. «Il y fit régner la plus exacte justice, et fut encore plus aimé qu’il ne fut craint. Il fit construire des pontons, raccommoder des ports. Il leva des impôts en plus grande quantité que ceux qu’avait jamais établis la République, sans pour cela mécontenter la nation. Il fit enfin tout ce que le souverain le plus intelligent peut faire pour un peuple qu’il aime.» Précurseur de la domination française, initiateur des mesures que les intendants prendront après 1769, véritable despote éclairé, il mérita la reconnaissance de la Corse et de la France. Il s’attacha à toutes les branches de l’administration et tenta de greffer sur une vie économique renaissante un développement intellectuel digne de ce peuple que tant de luttes avaient détourné de la littérature. Il fait représenter devant lui un drame de Marco-Maria Ambrosi, fils du fameux Castineta, intitulé Lavinia. L’Académie des Vagabonds, fondée à Bastia en 1659 et dont l’éclat avait été éphémère, fut rétablie en 1750 et proposa un prix d’éloquence dont le sujet était cette question: «Quelle est la vertu la plus nécessaire au héros, et quels sont les héros à qui cette vertu a manqué?» J.-J. Rousseau concourut en 1751 pour ce prix. La disgrâce du marquis de Cursay et les nouveaux troubles qui agitèrent la Corse détruisirent l’Académie, «espèce d’établissement qui ne peut subsister qu’avec la paix».

Car les Génois ne tardèrent pas à se montrer jaloux de M. de Cursay: son administration, comme dit Pommereul, «faisait la satire de la leur» et ne pouvait leur convenir. En offrant aux Corses le modèle d’un gouvernement ferme, sage et modéré, tel que Gênes n’en avait jamais adopté, il préparait de nouvelles révoltes à la République «et lui enlevait réellement les Corses en tâchant de les lui soumettre». Gênes se plaignit à la Cour de France, qui fit passer en Corse le marquis de Chauvelin, officier de carrière, ambassadeur à Gênes, chargé pour la circonstance du commandement supérieur des troupes françaises avec le grade de lieutenant général. Il avait pleins pouvoirs et M. de Puysieux, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, lui transmettant les instructions du comte d’Argenson, lui recommandait de traiter «dans des lettres séparées» tout ce qui aurait rapport aux affaires de Corse: c’était montrer l’intérêt que l’on y attachait en haut lieu.

M. de Chauvelin sut répondre à la confiance du ministre; il se montra dès le premier jour organisateur éminent, rédigeant de nombreux mémoires sur l’administration de la Corse, sur les moyens de la pacifier, et se tenant sans cesse en correspondance avec le gouvernement. Mais il crut habile de rendre aux Génois la garde des ports en laissant aux Français l’administration de la justice, source de conflits évidents: ou l’autorité de M. de Cursay s’arrêtait aux ports, et alors les malfaiteurs pouvaient à leur gré entrer dans l’île ou en sortir, tant les Génois faisaient mauvaise garde, ou M. de Cursay possédait l’administration générale de la justice et devait commander également dans les ports.

En attendant, Gênes essaya de profiter de l’œuvre de pacification réalisée par M. de Cursay et feignit de considérer les Corses comme soumis à la République. Un voyage de M. de Grimaldi dans l’intérieur lui fit voir son erreur: il trouva tous les passages fermés et fut obligé de revenir honteusement à Bastia. Il fallait à tout prix se débarrasser du marquis de Cursay. On y parvint à la fin de 1752, lorsque furent terminées les négociations entamées avec les deux commissaires génois, Charles-Emmanuel Durazzo et Dominique Pallavicini. M. de Grimaldi et Chauvelin se transportèrent en Corse. On suscita des difficultés à M. de Cursay, on le calomnia, on l’accusa de fomenter la rébellion et d’aspirer à la royauté. Il fut arrêté et emprisonné à Antibes; son innocence ne tarda pas à être reconnue et il alla commander en Bretagne et en Franche-Comté. La convention de Saint-Florent (6 sept. 1752) avait réglé les rapports de Gênes et de la France: l’administration de l’île était rendue aux Génois sous la garantie du roi qui leur donnerait un subside pour l’entretien des troupes par lesquelles ils remplaceraient peu à peu les troupes françaises. Solution précaire, essentiellement provisoire, qui ne réglait rien et remettait tout en question.

Le départ de Cursay exaspéra les Corses, mais ne les prit pas au dépourvu: ils entendaient avoir le dernier mot et s’étaient organisés pour la lutte. Dès le mois de juin 1751, le général des Corses, Gaffori, qui apparaît au premier plan de l’histoire insulaire, avait provoqué une consulte à Orezza et organisé un gouvernement dont l’autorité devait, le moment venu, se substituer à celle des Français. Les Français présents, ce gouvernement n’existait pas, à proprement parler; les Français partis, il était prêt à fonctionner.

Ce gouvernement devait se composer:—1º d’une cour suprême jugeant sans appel dans toutes les affaires civiles et criminelles et pouvant prononcer la peine de mort, sauf confirmation des généraux;—2º d’une junte de cinq membres (sindicatori), chargée de veiller sur la conduite des officiers et des magistrats, afin d’empêcher tout abus de pouvoir;—3º d’une junte des finances, chargée d’assurer la rentrée des revenus publics: impôt de 26 sous par feu, condamnations prononcées par les tribunaux, etc.; le trésorier général ne pourrait disposer d’aucune somme si elle n’était d’abord ordonnancée par 4 membres sur 6 qui composaient la junte;—4º d’une junte de guerre, composée de 12 membres.—Sous les ordres de cette junte de guerre, les commandants des pièves (2 par piève exerçant l’autorité à tour de rôle, se relevant de mois en mois), dirigeaient les capitaines des paroisses. Ceux-ci devaient intervenir dans toutes les disputes, arrêter les délinquants, faire exécuter les sentences des magistrats, condamner à l’amende les fusiliers qui ne prendraient point part aux marches commandées. Dans chaque piève, un auditeur, assisté d’un chancelier, devait juger toutes les affaires civiles ne dépassant pas 30 livres, sous réserve d’appel à la Cour suprême. Une loi rigoureuse était annoncée pour la répression des crimes. Les généraux gardaient le droit de convoquer les assemblées.

De la consulte d’Orezza était sorti un véritable gouvernement «révolutionnaire» qu’il sera curieux de rapprocher des mesures prises par Paoli. Inspiré par les circonstances, il rappelle l’organisation du parti protestant en France avant Richelieu.

Or cet organisme entra en fonctions lorsque les troupes françaises eurent quitté la Corse: dès la fin de 1752 les tribunaux se dressaient, les magistrats rendaient la justice, la junte de guerre ordonnait des marches, aussitôt exécutées par les commandants des pièves, les députés aux finances recueillaient les impôts. Principato nascente, s’écriait le commissaire Grimaldi; et il ajoutait: «Ce n’est encore qu’une ébauche, mais les lignes se distinguent nettement et il sera facile de l’améliorer de jour en jour.» Les améliorations devaient venir en effet, et l’une des premières fut la création d’un tribunal d’inquisiteurs chargé de surveiller les relations des Corses avec les villes et, par ce moyen, de couper court aux intrigues toujours à craindre des autorités génoises.