prit possession des places que le traité de Compiègne assurait à la France. Mais conformément à ses instructions, il se borna à un rôle de médiation et, malgré les plaintes de Gênes, il ne fit rien contre les rebelles qui manifestaient pour la France une sympathie non équivoque.

Il y a plus: la cour de Versailles se mit en relations avec Pascal Paoli, «général de la nation corse». Le duc de Choiseul lui offrit d’abord d’entrer au service de la France avec le commandement du Royal Corse: Paoli refusa. Choiseul lui proposa alors de le faire roi de Corse «sous la suzeraineté de Gênes et sous la garantie de la France». Après avoir consulté ses compatriotes, Paoli accepta, mais il en refusa le prix que Choiseul y mettait: l’abandon de quelques places côtières à la République.

Tout cela n’était fait que pour tâter le terrain et préparer sans à-coups le résultat définitif. Quand tout fut prêt, Choiseul agit à découvert, exigeant pour la France les places côtières qu’il avait d’abord feint de demander pour Gênes: il réclama notamment les ports du Cap Corse, Bastia et Saint-Florent. Paoli refusa d’admettre «un si cruel démembrement de sa patrie». La correspondance échangée entre le ministre français et le général corse fut rompue le 2 mai 1768.

Aussi bien convenait-il d’agir et non plus de négocier. On était arrivé au terme fixé par le traité de 1764 pour l’occupation des places de Corse. Le roi, reprenant la politique d’intimidation dont il avait déjà usé en 1743, annonça son intention d’évacuer les places qu’il occupait: c’était donner l’île à Paoli, sans que Gênes pût espérer en retirer aucune compensation. Cette menace produisit l’effet qu’en attendait Choiseul, et M. de Sorba, ministre de Gênes à Versailles, ne tarda pas à recevoir de son gouvernement les instructions nécessaires pour tirer le meilleur parti de cette affaire où il avait décidément le dessous. Le 4 juillet 1767 il proposait à la France de lui abandonner la souveraineté de la Corse contre l’abandon des subsides qu’elle avait avancés depuis trente ans et moyennant le paiement d’un nouveau subside non remboursable.

Le traité fut signé à Versailles le 15 mai 1768. Le roi pouvait faire occuper, non seulement Bastia, Sᵗ-Florent, l’Algajola, Calvi, Ajaccio, Bonifacio, mais toutes les autres «places, forts, tours ou ports situés dans l’isle de Corse et qui sont nécessaires à la sûreté des troupes de Sa Majesté». La République faisait abandon de tous ses droits de souveraineté d’une façon entière et absolue: «Si par la succession des tems l’intérieur de l’isle se soumettait à la domination du roi, la République consent dès à présent que ledit intérieur reste soumis à Sa Majesté.» Deux articles «séparés et secrets» joints au traité donnaient au Sénat quittance des sommes reçues et lui assuraient le paiement pendant dix ans d’une somme de 200.000 livres tournois par an.

Il n’était pas question pour la France d’une domination définitive et la République pouvait théoriquement rentrer un jour «en jouissance de la souveraineté de la Corse». Mais le Sénat ne pourrait le faire qu’en remboursant intégralement au roi les dépenses faites par le gouvernement français pour la conquête et l’administration de l’île (art. 15). Il y a là une condition qui rappelle la clause introduite par Mazarin dans le traité des Pyrénées. C’est l’article 15 qui renferme tous les droits de la France sur la Corse.

L’épilogue fut court et sans complications. Les Corses étaient trop fiers pour accepter sans résistance un traité qui disposait d’eux sans avoir été consultés. Aussi, malgré les sympathies réelles—et bien des fois manifestées—qu’ils éprouvaient pour la France, ils se soulevèrent une dernière fois. Leur effort fut si énergique que le colonel de Ludre fut forcé de capituler dans Borgo, sans que Chauvelin et Grandmaison aient pu rompre la barrière de fer qui les empêchait de rejoindre l’assiégé (sept. 1768). Les Français s’exaspèrent et parce que l’abbé Saliceti avec quelques partisans essaie, dans la nuit du 13 au 14 février 1769, d’introduire les troupes de Paoli dans Oletta, clé stratégique du Nebbio et quartier général de l’armée française, on feint de croire à une conspiration: cinq Corses subirent le supplice barbare de la roue, et leurs cadavres restèrent exposés dans le chemin d’Oletta à Bastia. Une seule victime fut ensevelie, grâce à l’héroïque désobéissance de sa fiancée. Maria Gentile Guidoni, «l’Antigone corse». Quelques officiers—Dumouriez notamment—essaient, mais en vain, de se ménager des intelligences dans l’île. En France Louis XV veut rappeler ses troupes et il faut toute l’énergie de Choiseul pour achever l’œuvre patiemment poursuivie. Le comte de Vaux remporte la victoire décisive à Ponte-Novo (8 mai 1769). En ce jour s’évanouit le rêve d’indépendance de la Corse.

Paoli dut s’enfuir: il s’embarqua le 13 juin pour l’Angleterre. Deux mois après, le 15 août 1769, Napoléon Bonaparte naissait à Ajaccio: son nom et sa gloire allaient lier définitivement sa patrie à la France.

XXI
LA CORSE EN 1769