Peu à peu la question de Corse approchait de sa solution, par la force des circonstances et l’épuisement des adversaires. Les événements se précipitaient en Corse et faisaient prévoir aux Génois la fin de leur domination. En vain essayèrent-ils, en désespoir de cause, de s’entendre avec leurs adversaires en promettant de réduire leur souveraineté à un vague protectorat, à une sorte de suzeraineté nominale: les commissaires de la République ne furent même pas reçus. En vain essayèrent-ils de susciter à Paoli un rival, François Matra, que l’on fit venir de Sardaigne avec le titre de maréchal et une pension annuelle de 10.000 livres. Le «Conseil Suprême d’État du royaume de Corse» rédigea une circulaire qu’il fit parvenir à tous les gouvernements et notamment à la Cour de Versailles. Il y affirmait, avec une énergie peu commune et une noblesse singulière, sa volonté de résister à outrance. «Le parti le plus sage pour la République serait d’abandonner la guerre obstinée qu’elle nous fait» et de «traiter tout uniment avec d’honnestes patriotes»: car il faut bien qu’elle se persuade «qu’il n’y aura jamais d’autre moyen de pacification, dussions-nous y périr tous».
Il devenait de plus en plus évident, comme l’affirmait fièrement ce document, qu’il ne restait plus «aucune espérance à la République de Gênes, notre ennemie, de pouvoir subjuguer ni remettre notre royaume dans son ancienne servitude». Il était temps pour la France de réaliser l’intervention décisive.
L’occasion en fut fournie par les Génois eux-mêmes, qui durent réclamer une fois de plus (sept. 1763) le concours militaire et financier du gouvernement français. Celui-ci montra immédiatement la plus grande bonne volonté, il se déclara prêt à envoyer des troupes importantes en Corse et à fournir des subsides à la République. Mais il exigea en nantissement l’abandon d’une place forte sur le rivage de l’île. C’était un commencement de démembrement. Le Sénat résista; les négociations furent laborieuses et, un moment même, en 1764, elles furent rompues. En apprenant que le Sénat essayait de s’entendre avec les cours de Vienne et de Londres, le roi fit connaître à M. Boyer de Fonscolombe qu’il refusait de fournir des troupes.
Il pouvait parler avec d’autant plus de netteté qu’il savait très exactement quels étaient les sentiments des Génois. M. de Choiseul-Praslin, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, avait reçu le 9 juin une longue lettre de M. de Chauvelin, qui s’était arrêté à Gênes avant de gagner son nouveau poste de Parme. M. de Chauvelin expose les revendications de Paoli, dont il fait—soit dit en passant—un éloge remarquable. Il voudrait laisser à la République de Gênes «une souveraineté vague, générale et plus nominative que réelle» et assurer aux Corses, «sous la garantie du roi», l’exercice tranquille et constant de l’administration. Mais il ne s’agit plus de propositions vagues: la garantie du roi porterait «sur tous les objets intérieurs de finances, d’économie, de justice civile et criminelle, de commerce, de cultivation, d’autorité municipale et de recouvrement d’impositions».
Une entente intervint: ce fut le second traité de Compiègne, du 6 août 1764. Le roi accordait de nouveaux subsides à la République et consentait à faire passer en Corse un corps de ses troupes «pour conserver et défendre les places dont la garde leur sera confiée avec les postes qui en dépendent», et ces places étaient Bastia, Ajaccio, Calvi, l’Algajola et Saint-Florent. Ce ne devait être qu’un «dépôt»; encore était-il limité «au terme de quatre années».
L’article 12 était gros de conséquences. «L’intention de Sa Majesté étant que les commandans de ses troupes en Corse contribuent, autant qu’il sera possible et de concert avec les représentans de la République, à faciliter le rétablissement de l’ordre et de la tranquillité dans cette isle, lesdits commandans seront autorisés à entretenir pour cet effet tel commerce qu’ils jugeront à propos avec tous les habitants de l’isle indistinctement, et à leur faire connoistre l’intérêt que Sa Majesté prend à la pacification dont dépend le bonheur réciproque du souverain et des sujets.» Il n’est plus question de Gênes, et les termes les plus généraux sont employés à dessein. D’autre part, les Génois ne devaient se faire aucune illusion sur la nature de la propagande que les soldats de France allaient entreprendre dans l’île.
Le comte de Marbeuf, nommé en décembre 1764 commandant en chef des troupes du roi dans l’île,
Vallée du Vecchio.—Aqueduc de la Gravona. (Sites et Monuments du T. C. F.)
Pl. XIV.—Corse.