Or le gouvernement français accepta encore de traiter avec Gênes, reculant ainsi la solution définitive, depuis si longtemps désirée, plusieurs fois approchée, jamais atteinte. On peut s’en étonner au premier abord, surtout si l’on songe au prochain «renversement des alliances» qui va permettre à Bernis de se faire garantir par le ministre autrichien Kaunitz sa liberté d’action dans la Méditerranée. Mais il ne faut pas oublier que les hostilités sont imminentes avec l’Angleterre: ce sera la guerre de Sept Ans, et la Cour de Versailles peut à bon droit craindre une intervention anglaise dans l’île. Mieux vaut qu’aucun prétexte ne puisse être saisi par les Anglais et qu’une alliance franco-génoise rétablisse dans l’île une tranquillité au moins apparente et provisoire.

M. de Pujol fut envoyé à Gênes en mission temporaire, pour examiner la question des subsides d’accord avec le comte de Neuilly, ambassadeur régulier. «Sa Majesté, expliquait le mémoire qui lui fut remis le 22 mars 1756, n’est pas éloignée d’entrer par un subside plus considérable dans les mesures qu’ils (les Génois) se proposent de prendre; mais, avant que de fixer la somme qu’il conviendra de leur donner, le Roy veut connaître, dans le plus grand détail et avec la plus exacte précision, les besoins de la République et s’assurer qu’elle fera un usage utile de l’argent qui lui sera accordé.» L’objet de la mission confiée à M. de Pujol est «d’examiner dans le plus grand détail la qualité et le nombre des troupes que la République a actuellement sur pied, soit dans les États de terre ferme, soit en Corse, la force des garnisons dans les places et l’état des fortifications, surtout dans cette isle, où il sera nécessaire que M. de Pujol se rende, pour se procurer par lui-même les notions les plus précises sur tous ces articles».

Ainsi, sous prétexte de vérifier la nécessité des subsides qu’il convenait d’accorder aux Génois, le comte de Neuilly et M. de Pujol allaient en profiter pour demander au Sénat et transmettre à leur gouvernement les renseignements les plus circonstanciés sur les places de Corse, les fortifications, les casernements nécessaires, les meilleurs emplacements des troupes. Il était impossible d’agir avec plus de maîtrise et d’ironie: c’est de Gênes même que l’on allait tirer des indications qui pouvaient rendre tant de services plus tard.

Un traité de subsides fut conclu «entre le Roy et la République de Gênes et pour la sûreté de l’isle de Corse». C’est le premier traité de Compiègne, du 14 août 1756. Le roi accordait de nouveaux subsides; mais il augmentait également, et sans en fixer le chiffre, le nombre des troupes françaises de Corse. Pour rassurer les Génois, il est entendu que les officiers français devront s’abstenir de toute négociation avec les Corses rebelles, «même dans la vue de les amener à un accommodement de pacification et à la soumission qu’ils doivent à la République, que cet objet doit regarder uniquement».

Qu’est-ce à dire? Les Génois sont exécrés, les Français seuls ont chance de lier amitié avec les Corses et le roi n’entend pas que la sympathie qui pourra être témoignée à ses officiers rejaillisse sur des alliés qu’il importe de n’aider qu’en apparence.—En fait l’expédition française chercha à faire aux Corses le moins de mal possible, et c’est avec les commissaires de Gênes que les généraux français eurent des disputes continuelles. Les renforts, d’abord placés sous le commandement du marquis de Castries, furent bientôt concentrés presque complètement à Calvi sous le comte de Vaux: «C’est l’unique place, écrivait Choiseul au comte de Neuilly, qu’il nous soit intéressant de garder, puisqu’elle est la seule qui soit en état de faire quelque résistance si les Anglais tentaient de s’en emparer.»

Quoi qu’il en soit, le premier traité de Compiègne marquait un temps d’arrêt dans l’évolution de la question corse vers son terme inévitable. Il permit du moins à la France de traverser, sans incident notable de ce côté, la crise de la guerre de Sept Ans.

Elle n’était même pas terminée lorsque le gouvernement français se trouva sollicité tout à la fois par le Sénat de Gênes, qui affirmait hautement sa souveraineté et par Pascal Paoli qui, maître de l’île, proclamait énergiquement son indépendance. La France se retrouvait du premier coup dans la situation la plus avantageuse, sinon encore maîtresse d’édicter ses volontés, du moins intervenant comme arbitre du consentement spontané des deux adversaires. Privilège depuis longtemps prévu et patiemment préparé.

Choiseul, qui depuis 1758 était secrétaire d’État des Affaires étrangères, ne voulut pas s’engager tout de suite avec Pascal Paoli. Il se borna à inviter les Corses à ne pas négocier avec une autre puissance, et il recommanda la plus entière réserve à M. Boyer de Fonscolombe qu’il envoyait à Gênes en 1762. Il lui signalait, entre autres objets particulièrement dignes d’attention, «la situation des affaires de Corse». Mais «le sieur Boyer, lorsqu’on le mettra à portée de s’expliquer sur cette matière, déclarera en termes généraux que toutes les puissances se doivent à elles-mêmes de ne point protéger des sujets révoltés contre leur légitime souverain». C’est le langage même tenu par Fleury dans sa lettre du 6 juin 1738.

Boyer de Fonscolombe s’y trompa lui-même et le 13 septembre 1762 il adressait à Choiseul un «mémoire politique» sur la Corse qui est des plus curieux. Il expose la situation et constate que, les Génois étant «dans l’impossibilité de se maintenir» dans l’île, il faut préparer un arrangement qui puisse convenir «non seulement aux Génois, mais aussi à la France et aux personnes intéressées à ne pas voir s’élever un prince dont la marine et le commerce pourraient leur donner de l’ombrage». Il ne saurait donc être question ni de l’empereur (comme grand-duc de Toscane) ni du roi des Deux Siciles. Il est également inutile de songer à des princes trop faibles qui seraient incapables d’établir ou de maintenir leur autorité: le duc de Parme, le duc de Modène. Il n’y a que le roi de Sardaigne qui réponde à la définition: il est le seul à qui l’on pourrait donner la Corse «sans beaucoup craindre les conséquences de son agrandissement et aussi sans avoir à craindre de grands obstacles de la part des autres puissances».

Choiseul promit de lire ce mémoire quand il aurait le temps. Ce temps ne vint pas: le ministre devait rester fidèle, pour sa politique corse, au «secret» que lui avaient transmis ses prédécesseurs depuis Fleury et Chauvelin.