Paoli avait, en effet, créé à Murato une Zecca (hôtel des monnaies), où l’on frappait des pièces en argent et en cuivre, portant les armes de la Corse: la tête de Maure au bandeau relevé sur le front. Les Corses voyaient en cela l’acte de souveraineté par excellence, proclamant à la fois l’indépendance de l’île et la déchéance de la domination génoise.

L’agriculture recevait de la part du général des soins de tous les instants: on nomma dans l’île deux délégués à l’agriculture chargés de veiller à ses intérêts et de régler son impulsion. Paoli introduisit en Corse la pomme de terre dont il vulgarisa la culture. Il écrit le 14 avril 1768 à son ami le médecin florentin Cocchi: «Hier j’ai fait planter les pommes de terre. Je les mettrai en circulation en prenant soin de m’en faire servir tous les matins à ma table.» Ses ennemis l’appellent par dérision le général des patates, generale delle patate.

L’industrie, qui n’existait pas en Corse, fut mise en honneur par l’exploitation de plusieurs mines de plomb et de cuivre. Le commerce se développe. C’est pour l’augmenter que Paoli fonda le port de l’île Rousse qui devait exporter les huiles de la Balagne et remplacer pour les nationaux les ports de Calvi et de l’Algajola, occupés par les Génois ou les Français.

Dans l’apaisement des guerres civiles et dans la prospérité grandissante, la population augmente: à la consulte de 1763 les curés présentèrent les registres de la population et l’on constata que depuis 1753 elle s’était accrue de 30.000 habitants.

La première imprimerie qui ait fonctionné dans l’île fut établie à cette époque à Campoloro et le premier ouvrage qui sortit de ses presses devait avoir sa signification: ce fut la Giustificazione della rivoluzione di Corsica, véritable cri d’indépendance que les Génois essayèrent en vain d’étouffer. Une gazette, sorte de moniteur officiel, paraît depuis 1764: Ragguagli dell’ Isola di Corsica, Nouvelles de l’île de Corse.

Des écoles s’ouvrent dans la plupart des villages: mais Paoli, qui croit à la toute-puissance de l’instruction, voudrait retenir en Corse les jeunes gens qui vont étudier dans les Universités du continent. Il demande au clergé un don gratuit annuel de 15 livres par chaque piévain, de 9 livres 12 sols par chaque curé, et de 6 livres par chaque chanoine ou autre bénéfice. L’Université de Corte put être fondée: elle ouvrit ses portes le 3 janvier 1765. On y enseigna d’abord les six matières suivantes, fixées par la Consulte de 1764 et considérées comme fondamentales:—1º la théologie scolastique et dogmatique «où les principes de la religion et les doctrines de l’Église catholique seront expliqués avec brièveté et exactitude; le professeur fera aussi une leçon par semaine d’histoire ecclésiastique»;—2º la théologie morale, «dans laquelle on donnera les préceptes et les règles les plus certaines de la morale chrétienne et, un jour par semaine, on fera une conférence sur un cas pratique se rapportant aux matières enseignées»;—3º les statuts civils et canoniques, «où on montrera l’origine et le véritable esprit des lois pour leur meilleur usage»;—4º l’éthique, «science très utile pour apprendre les règles de bien vivre et la manière de se bien guider dans les différents emplois de la société civile; elle comprendra aussi la connaissance du droit naturel et du droit des gens»;—5º la philosophie «suivant les systèmes les plus plausibles des philosophes modernes; le professeur donnera aussi les principes de la mathématique»;—6º la rhétorique.—Peu après, il y eut de nouvelles créations de chaires et, en particulier, on nomma un professeur de «fisica», c’est-à-dire des sciences de la nature. Tous les professeurs étaient Corses. Les premiers furent Guelfucci de Belgodère, Stefani de Venaco, Mariani de Corbara, Grimaldi de Campoloro, Ferdinandi de Brando et Vincenti de Santa-Lucia. Paoli encourageait les étudiants par de fréquentes visites à l’Université, par les nominations aux charges du gouvernement. Pommereul fait le plus grand éloge des professeurs, qui appartenaient à l’ordre de saint François: «J’y ai connu des penseurs aussi sages que profonds; j’ai vu Voltaire, Locke, Montesquieu, Helvétius, Hume et Jean-Jacques Rousseau orner leur bibliothèque et faire leurs délices.»

Œuvre immense que les «philosophes» admirent. Les «naissantes vertus» de ce peuple promettent d’égaler un jour celles de Sparte et de Rome, et Jean-Jacques Rousseau attend beaucoup de Paoli dont la gloire est à son apogée: «J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe.» Dans le Contrat social, il avait désigné la Corse comme le seul pays d’Europe «capable de législation», tourmenté par le besoin d’en recevoir une, mûr pour elle et en même temps assez voisin de l’état de nature pour que les mœurs n’y fissent pas obstacle à l’action salutaire des lois. «La valeur et la constance, disait-il, avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver.» N’était-ce pas offrir ses services? Le général Paoli lui fit demander par l’intermédiaire de M. Buttafoco, officier corse au service de la France, d’être lui-même cet «homme sage». Rousseau réclama des documents propres à l’éclairer et se mit à l’œuvre. Quand cette nouvelle s’ébruita, les philosophes trouvèrent la chose parfaitement ridicule, autant dire impossible, et crurent Rousseau dupe d’une facétie flatteuse pour son orgueil. Voltaire s’en égaya bruyamment. Le plus singulier, c’est que l’ombrageux Rousseau se prit lui-même à partager ce soupçon, en dépit de la correspondance qu’il avait dans les mains. Après cet incident comique, il se rendit enfin à l’évidence et reprit son œuvre avec ardeur. Mais cela se passait dans le temps le plus agité de son séjour à Motiers: sa santé, la nécessité de tenir tête à son pasteur devenu son ennemi, lui enlevaient tout repos d’esprit. En 1765, il forma le projet, pour se procurer à la fois toutes les informations nécessaires et la résidence paisible qu’il ne trouvait nulle part en Europe, d’aller s’établir parmi les Corses. Les difficultés du voyage l’arrêtèrent, et surtout les desseins de plus en plus manifestes du ministère français, qui ne laissaient plus aucune illusion sur les rêves d’indépendance formés par les patriotes corses. On comprend qu’il n’ait pas vu sans indignation sombrer la liberté du peuple au bonheur duquel il travaillait avec la certitude intrépide du succès. Ce qui prête à rire, ce qui est insensé, c’est de prétendre qu’en préparant la conquête de la Corse, M. de Choiseul eut pour but principal de faire échouer une entreprise qui pouvait devenir glorieuse pour Jean-Jacques.

XX
LE RÈGLEMENT DE LA QUESTION CORSE

L’accord franco-génois de 1756 et le «secret de Choiseul».—Les traités de Compiègne et de Versailles.—La lutte suprême.

L’entrée en scène de Pascal Paoli modifiait singulièrement les données du problème corse, car il en excluait les Génois. Il ne restait dans l’île que deux pouvoirs: les ports étaient aux troupes françaises et l’intérieur était à Paoli. Dans ces conjonctures, les Génois demandèrent au roi de France de nouveaux subsides pour un nouvel effort contre la rébellion.