L’esprit du moins s’est mûri par l’épreuve, les facultés d’observation se sont aiguisées dans le silence. Le moindre d’entre eux étonnait les officiers français par l’intelligence avec laquelle il parlait guerre ou politique, et le dernier paysan plaidait sa cause avec autant de force et d’astuce que le plus habile avocat, discutait ses affaires avec une singulière abondance d’expressions et de tours, usait avec une adresse infinie des moyens de chicane que lui fournissaient les nouvelles formes judiciaires. Les raisonneurs de garnison durent plus d’une fois s’avouer battus par les insulaires loquaces et subtils. Corses des villes ou de la montagne, hommes et femmes, pauvres ou riches, ils aiment à parler, et parlent tous naturellement bien. «Ils veulent être écoutés et ils regardent comme un affront, dans la conversation, quand on ne les écoute pas jusqu’à la fin.»

Car le Corse est orgueilleux, et voici peut-être le trait le plus saillant de son caractère. Tous les Corses se regardent comme égaux, et Marbeuf assure que la vanité est le principal ressort qui les met en mouvement. «Ce qui les caractérise plus que tout, écrit un de nos officiers, c’est qu’ils sont incapables de soutenir le mépris, pas même de supporter l’indifférence.» On en voit peu demander l’aumône. «Le dernier habitant s’estime autant que le premier... Ils sont reconnaissants du moindre service, et ils se tiennent offensés quand on leur offre de l’argent en reconnaissance de ceux qu’ils rendent. Leur amour-propre paraît flatté de vous tenir dans une sorte de dépendance.» Ils recherchent avec empressement les distinctions et les marques d’honneur. Le roi Théodore n’avait-il pas créé des princes, des marquis, des comtes, des barons et institué un ordre de chevalerie? Paoli ne fondait-il pas, dans les commencements de son généralat, un ordre de Santa Devota pour les volontaires qui combattaient avec lui Colonna de Bozzi?

Ils aiment l’intrigue et la politique, et Marbeuf rangeait parmi les plus grands maux dont souffrait le pays le goût des habitants pour la cabale. Que de menées, que de manœuvres, même aux assemblées des pièves qui n’avaient d’autre but que d’élire des députés à l’assemblée de la province. «Que de jalousies et de mensonges, s’écriait le vicomte de Barrin, et que de mauvais tours ces gens-ci cherchent à se jouer réciproquement!» Pas d’assemblée en France, témoigne l’intendant La Guillaumye, que «l’esprit individuel de prépondérance et de changement puisse rendre aussi tumultueuse et aussi dangereuse que la plus petite assemblée en Corse». L’homme vit plus volontiers sur la place publique que dans son ménage et, habitué, comme disait Paoli, à «identifier la fortune de l’Etat avec la sienne propre», il s’intéresse passionnément aux affaires du gouvernement et de l’administration, dont il veut prendre sa part. Il poursuit longuement, âprement, la vengeance d’une injure faite à lui-même ou à ses proches et, puisque les Génois vendaient la justice, il n’a recours qu’à lui-même, à son bras, à son escopette. Pardonner est d’une âme faible, il punto d’onore è tanto forte in Corsica... Les femmes sont méprisées et chargées des emplois les plus fatigants. Le plus souvent elles ne mangent pas avec leur mari, tant celui-ci est plein du sentiment de son importance particulière. Sans doute l’origine d’une pareille coutume doit être cherchée dans l’état d’hostilité où les hommes vivent depuis des siècles, luttant contre les Génois, poursuivant une vendetta et n’ayant pas le loisir de rester auprès des femmes. N’importe, cela choque les officiers et les Français du XVIIIᵉ siècle, venus de la cour la plus galante de l’univers et peu adaptés à de pareilles mœurs. Plusieurs relèvent, en des termes à peu près identiques, la soumission que le mari exige de la jeune épousée: «Elle se déshabille elle-même, quitte sa chemise et va se jeter ainsi dans le lit de son époux... Dès le lendemain, elle commence à aller aux champs, à porter le bois, les récoltes et d’autres fardeaux sur la tête, enfin à faire les travaux d’une bête de somme. J’en ai rencontré mille pour une, dans les montagnes et le long des chemins, par la plus forte chaleur, porter des fardeaux très lourds sur leur tête, le mari la suivant, monté sur son âne ou sur son mulet.»

Que devient, dans de pareilles conditions morales et sociales, le développement économique? Peu de chose en vérité. Mais qu’importe, si les Corses sont sobres et s’ils ont peu de besoins. «Pourvu qu’un ménage, dans la montagne, quelque nombreux qu’il soit, ait en propriété six châtaigniers et autant de chèvres, il ne pensera pas à cultiver d’autres productions.» Ce sont des Lucquois, des Sardes, des Génois, des étrangers, qui viennent tous les ans, au nombre de dix à douze mille, pour faire les travaux les plus pénibles, comme exploiter les terres et les bois, faire les récoltes, scier les planches, tailler les pierres et servir de domestiques ou de manœuvres. Pas d’agriculture, nulle entente du labourage, nulle connaissance des instruments aratoires. Çà et là quelques champs écorchés par une charrue informe. Pas de prairies. Pas d’engrais—sinon les cendres des grosses herbes et des broussailles. De longues étendues de pays et d’immenses déserts sans le moindre vestige de l’industrie humaine. Et pourtant les vallons sont fertiles, tous les produits viendraient à foison. Mais il faut de l’argent et des débouchés. Nulle route. Des sentiers étroits, tracés au hasard, suivant la pente naturelle du terrain, creusés presque partout par les eaux et très éloignés des villages, parce que les habitants se sont logés dans des endroits escarpés pour échapper sûrement à l’ennemi. Ils avaient, a dit Napoléon, «abandonné les plaines trop difficiles à défendre pour errer dans les forêts les moins pénétrables, sur les sommets les moins accessibles». Les conditions historiques ont ramené les Corses à l’état matériel du régime féodal.

Situation déplorable, mais non pas sans remède. «J’en trouve la raison, écrit en 1774 un officier du régiment de Picardie, moins dans leur caractère que dans le gouvernement vicieux des Génois, qui... tenait ce peuple dans une espèce d’esclavage, le forçait à vendre au plus bas prix ses denrées aux agents de la République, et gênait en même temps son commerce par toutes les friponneries possibles.» Un devoir s’impose donc aux nouveaux maîtres du pays: développer les ressources économiques de l’île, faire les avances pour défricher les terres incultes, entreprendre l’éducation de ce peuple, créer des débouchés. La conquête militaire est faite: les Français sauront-ils également mener à bien l’œuvre nécessaire de la conquête morale?

XXII
LA CORSE DANS LA MONARCHIE FRANÇAISE

L’organisation de la conquête et les Etats de Corse.—Les travaux publics et la vie économique.—La question financière et le mécontentement insulaire.

Quand le comte de Vaux eut vaincu les Corses, il fit un joli discours aux notables réunis à Corte, leur disant: «Vous acquerrez une nouvelle patrie, qui mettra toute sa sollicitude à vous rendre heureux.» Promesse évidemment sincère, mais dont la réalisation fut lente et demeura incomplète.

Il s’agissait avant tout de consolider la conquête en supprimant les derniers germes de révolte, en traquant les outlaw, les «bandits». Les édits rigoureux se succédèrent. Le 23 mai 1769 et le 24 mai 1770, ordre à tous les Corses de livrer leurs armes à feu, sous peine de mort, et quiconque ne sera pas muni d’une permission expresse du commandant en chef sera jugé prévôtalement et sans appel. Le 24 septembre 1770, ordre aux familles des Corses qui suivirent Paoli à Livourne de s’embarquer incontinent, sous peine de prison ou d’expulsion ignominieuse. Au mois d’août 1771, déclaration royale qui punit pour la première fois d’une amende de cinquante à cent livres et, on cas de récidive, du carcan et des galères, quiconque possédera, fabriquera, vendra un stylet ou couteau pointu. Les partisans de Paoli sont accusés de voler et d’assassiner: le gouvernement prescrit, le 24 juin 1770, de les pendre sans aucune forme de procès, et, pour mieux ôter à cette «race exécrable» la facilité d’échapper, il enjoint, le 1ᵉʳ avril suivant, de brûler les maquis. Le 20 avril 1771, il menace de châtier toute personne qui donnerait du secours aux bandits, tiendrait des propos séditieux ou correspondrait avec les exilés. Le 12 mai 1771, nouvelles instructions aux pièves: les podestats doivent avertir de la conduite des bandits et des habitants les commandants des postes voisins, envoyer la liste et le signalement des pastori ou bergers, désigner ceux dont ils se méfient, spécifier l’endroit où paissent les troupeaux et le nom de leurs propriétaires; les bergers ont défense, sous les peines les plus fortes, d’allumer des feux sur les hauteurs et de faire aucun signal, aucun bruit, lorsqu’ils découvrent des gens armés; les pièves qui se comportent mal paieront des amendes. Vint enfin le grand édit d’août 1772: une maréchaussée, composée d’un prévôt général, de deux officiers et de dix-sept sous-officiers et cavaliers, fut établie à Bastia, et quatre juntes, formées chacune de six commissaires corses et appuyées parles compagnies ou détachements du régiment provincial, siégèrent à Orezza, à Caccia, à Tallano, à La Mezzana, pour exercer une juridiction de discipline et de correction contre ceux qui, suivant les termes de l’édit, renonçaient à être sujets et citoyens pour devenir à la fois vagabonds, déserteurs et rebelles. En dehors des ecclésiastiques, des nobles de noblesse reconnue au Conseil supérieur et des fonctionnaires royaux, aucun Corse ne put s’absenter sans un congé du podestat. Ceux qui s’absentaient sans