Il ne s’entendait malheureusement pas avec le gouverneur militaire, M. de Willot, et il obtint son rappel dès 1818. En l’absence d’un chef unique, responsable, stable, les clans reprennent une vie presque normale. Les Pozzo di Borgo sont les maîtres de l’île. La Révolution de 1830, qui amena le triomphe du parti libéral, les remplaça par les Sebastiani. «Maréchal, ministre, ambassadeur, pair de France, le comte Horace eut tous les honneurs. Son frère, le vicomte Tiburce, fut nommé général de division et commandant de la place de Paris. La Corse devint leur fief politique. Ils y distribuaient les faveurs et les emplois à leur gré.»
Les Corses durent à la Monarchie de juillet—ce que la Restauration n’avait pas osé leur accorder—la fin d’une législature criminelle d’exception et l’institution du jury (12 nov. 1830). L’attentat de Fieschi, qui épargna Louis-Philippe mais frappa autour de lui tant de personnes illustres (1835), souleva l’indignation des Corses. Le roi ne les rendit pas responsables de cet acte isolé: il multiplia les routes, développa les relations de l’île avec le continent (le premier navire à vapeur était arrivé à Ajaccio le 18 juin 1830, permettant vraiment de se rendre per mare in carozza). Il fit agrandir les ports d’Ajaccio et de Bastia, éleva à Ajaccio l’Hôtel-de-Ville, la Préfecture et le Théâtre, bref travailla à améliorer la situation du pays.
Pourtant la Corse, où les administrateurs continentaux arrivent toujours avec les mêmes préventions, considérant leur séjour en Corse comme un noviciat forcé ou comme un exil, n’est pas ce qu’elle devrait être. Blanqui, dans un rapport à l’Académie des Sciences morales et politiques, écrit vers 1840: «Comment se fait-il donc que ce département, si heureusement partagé sous le rapport du climat, du sol et des eaux, situé au centre de la Méditerranée, à portée presque égale de la France, de l’Italie et de l’Espagne, ressemble aujourd’hui si peu aux pays qui l’entourent? Pourquoi ses vallées pittoresques sont-elles veuves de voyageurs et ses belles rades dépourvues de vaisseaux? Par quels motifs nos constructeurs se déterminent-ils à aller chercher des bois au Canada et en Russie, tandis que la Corse regorge de chênes blancs, et de chênes verts, de hêtres et de pins innombrables? Pourquoi cette île, qui pourrait nourrir un million d’hommes, n’a-t-elle qu’une population insuffisante à sa culture?»
Le Ministre des Finances en 1839 avait déjà fait la même constatation: «Il y a en Corse, disait-il, 100.000 hectares de bois, mais l’absence de routes et de moyens de transport a empêché jusqu’à présent le gouvernement d’en tirer profit.» Et plus catégorique encore, Malte-Brun disait, dans sa Géographie Universelle: «Lorsque les gouvernements européens seront las d’entretenir des colonies, reconnues depuis longtemps plus onéreuses que profitables, la France trouvera dans le sol fertile de la Corse, dans son climat propre à la production des denrées coloniales, une source de richesses qui n’attend que des soins et des encouragements pour s’y acclimater.» C’est aussi ce que pensait le docteur Donné qui, dans un feuilleton des Débats du 15 janvier 1852, consacrait ces lignes à son pays d’origine: «Mon patriotisme souffre lorsque je vois la France, par mode ou par ignorance, aller chercher hors d’elle-même ce qu’elle possède et demander à des pays étrangers des avantages que ses diverses contrées lui offrent à un degré égal ou supérieur... Quel plus beau climat que celui de la Corse, et d’Ajaccio en particulier!»
Louis-Napoléon, nommé par la Corse en tête de ses représentants à l’Assemblée Constituante de 1848, ramena pour la seconde fois la couronne de France dans la famille Bonaparte. Va-t-il tenir compte de ces vœux? Va-t-il se montrer soucieux de la Corse? On assainit bien les marais de Calvi, de Saint-Florent et de Bastia; on prolongea bien les quais et les jetées d’Ajaccio et de Bastia; mais c’était faire bien peu pour la prospérité du pays, au moment où la France tout entière réalisait des progrès économiques prestigieux. Au vrai l’histoire de la négligence administrative à l’endroit de la Corse commence sous le second Empire, et elle a des causes diverses, psychologiques et sociales, qu’il faudrait, pour une grande part, chercher en Corse même. Les grandes familles du pays se disputent les faveurs impériales et, dans ce conflit d’ambitions rivales, où les Corses réclament des places et des gratifications, la Corse est oubliée. Au surplus la famille impériale se montre dans l’île. En 1860 Napoléon III vient à Ajaccio ouvrir la chapelle funéraire qu’il a fait construire; en 1865, il envoie son cousin, le prince Jérôme-Napoléon, inaugurer le monument de la place du Diamant; en 1869 l’impératrice et le prince impérial visitent l’île à leur tour. Par trois fois, les Corses ont pu affirmer leur loyalisme impérial.
Il se manifeste à Bordeaux au sein de l’Assemblée Nationale qui, dans sa séance du 1ᵉʳ mars 1871, confirma la déchéance de Napoléon III. Deux députés corses, MM. Conti et Gavini, montèrent à la tribune pour défendre «leurs convictions les plus intimes».
Mais le loyalisme français de la Corse n’était pas moins vif: 30.000 de ses enfants allèrent défendre la France en danger. Les Corses boudèrent le régime républicain, puis peu à peu se rallièrent. Est-ce par reconnaissance d’une œuvre féconde accomplie en Corse? On peut nettement répondre non, car la République n’a pas entrepris la réalisation du programme que Barère présentait à la tribune de la Constituante dès 1791. Un réseau de chemins de fer incomplet, inachevé, des transports maritimes trop coûteux, l’agriculture de plus en plus délaissée à cause de ces mauvaises conditions, le reboisement des montagnes et l’assainissement des côtes négligés, telle fut la Corse du XIXᵉ siècle, cependant que les départements continentaux, délivrés du paludisme, voyaient croître leur prospérité, et que la Sardaigne était méthodiquement régénérée par l’Italie.
Le ralliement est dû aux chefs de clan que la métropole a comblés de faveur en échange de leurs votes, et des mœurs politiques d’un autre âge se sont perpétuées dans ce département par la faute du gouvernement français. Ne parlons pas de Pozzo di Borgo, dont la rancune tenace se manifeste contre les Bonaparte par la construction au-dessus d’Ajaccio du château de la Punta, fait avec les matériaux provenant de la démolition des Tuileries. Mais l’histoire impartiale doit noter tout le mal que fit à son pays Emmanuel Arène, «le roi de la Corse». Sous son joug omnipotent il semblait que les Corses eussent perdu tout sentiment de l’intérêt général.
En 1908 pourtant la question corse fut officiellement posée par un rapport de M. Clémenceau, président du Conseil: une commission extra-parlementaire, placée sous la présidence de M. Delanney, rédigea les vœux des insulaires et les cahiers de leurs légitimes revendications. Un vaste mouvement d’opinion se dessina sur le continent en faveur de la Corse et, dans l’île, un esprit public commença de se former.