Régions diverses, caractères dissemblables.—Les courants de vie générale et le développement économique.—L’esprit corse.
Si peu qu’on écrive l’histoire de la Corse, on se sent toujours, au bout d’une période, en voie de répéter le mot de Montesquieu: «Je n’ai pas le courage de parler des misères qui suivirent...» Histoire héroïque et douloureuse qui a façonné le caractère corse sur qui la nature avait mis son empreinte et en qui revivait le passé.
Résumer la Corse est chose impossible: on ne résume pas une contrée aussi diversifiée, où le paysage méditerranéen de la Riviera, aux rochers rouges se profilant sur la mer bleue, voisine avec la falaise dieppoise et avec la sapinière norvégienne, où le désert asiatique fait suite à la prairie normande et confine à la lagune hollandaise, où la cascade suisse est à flanc d’un coteau d’oliviers et de vignobles dont l’allure rappelle ceux du Péloponnèse. Et dans la centralisation contemporaine la Corse, protégée par son isolement, a gardé cette diversité. Corsica, tanti paesi, tante usanze.
Le Corse de l’Au-delà des monts, le pomontinco, est le plus fier et le plus vaniteux de ses compatriotes. Il est aussi le plus despote et le plus remuant. N’oublions pas que Bonaparte, issu d’Ajaccio, était un pomontinco. Pomontinchi également, ces chefs de parti qui bouleversèrent la Corse avant l’annexion française, ces seigneurs de Cinarca, d’Istria, della Rocca, de Leca, d’Ornano. Pomontinchi, Pozzo di Borgo, Abbatucci, Emmanuel Arène.—Le Corse du Pomonte est le moins agriculteur, le moins commerçant, le moins philosophe de tous. Il ne rêve que puissance, domination, arrivisme: il est individualiste au suprême degré. C’est un homme d’action, un politique, impitoyable pour ses adversaires, favorisant les siens sans compter. Il connaît le moyen de parvenir. «Quand un pomontinco occupe une fonction, cette dernière semble avoir été créée pour lui. Il est partout à sa place, surtout si celle-ci est la première. Il incarne même tellement son emploi qu’il le dominera et qu’il le personnifiera.»
Le Corse de l’En-deçà des monts, l’homme de la Castagniccia, est plus posé, plus grave. C’est un agriculteur, c’est même un industriel. Il a couvert ses coteaux de châtaigneraies touffues, il a mis en culture les plaines de la côte orientale, il a établi des aciéries (ferrere), aujourd’hui détruites, et transformé en acier le minerai de l’île d’Elbe. Il a toujours été le plus riche de tous les Corses, il a toujours été aussi le plus démocrate. C’est lui qui, au XIVᵉ siècle, s’affranchit du pouvoir des Cinarchesi et établit le régime populaire: la Castagniccia fut la terre du commun et le pays des Giovannali. Tous ceux qui se sont révoltés, descendirent de ces montagnes, soit qu’ils aient eu à lutter contre l’oppression étrangère, soit qu’ils aient soulevé le peuple contre les féodaux: Gaffori et Paoli venaient de l’En-deça.—La proximité de l’Italie a exercé son influence: doux et affable, le Corse est ici plus intellectuel et moins intrigant: Pietro Cirneo, l’historien, naquit à Alesani. Une certaine maîtrise de soi: dans la vie moderne du continent, il ne s’élancera pas furieusement à l’assaut des places, il ira lentement, régulièrement. Il ne violentera jamais la destinée, il la vivra dans les meilleures conditions possibles. Plus résistant que le pomontinco, il incarne les qualités du peuple corse: ce sera rarement un aventurier, et plus souvent un résigné.
A l’extrémité sud de l’île, les Bonifaciens se replient sur eux-mêmes, frayant surtout avec les pomontinchi, dont ils ont l’allure générale: ce sont des fiers, des modestes, des casaniers et chez eux la femme est asservie plus que partout ailleurs. Le bonifazino se ressent toujours de la domination aragonaise: on trouverait en lui une parenté espagnole[N]. Le Corse de la Balagne est un agriculteur aisé, indépendant. Depuis des temps immémoriaux les Balanini parcourent le pays avec leurs mulets chargés d’huile. On connaît dans les villages ce cri familier: Chi compra olio? Il annonce généralement la venue d’un de ces trafiquants qui savent drainer l’argent. Le calme de la contrée, aux horizons adoucis, aux spectacles familiers, se reflète dans les mœurs; les luttes intestines ont eu ici peu de retentissement. Calvi sut tirer parti de la domination génoise et s’y attacha, civitas semper fidelis. Le Balanino connaît la Corse, il l’a parcourue et il a vu que les autres régions étaient moins belles et moins riches: il s’est cantonné, méprisant, au milieu de ses oliviers.—Que dire des habitants du Cap, trafiquants souples et habiles, que l’esprit d’aventure entraîna et enrichit, «Américains» analogues aux gens du Queyras ou de Barcelonnette, qui reviennent au soir de leur vie construire d’élégantes villas avant de reposer dans la terre des aïeux?
A ces différences profondes que la nature a marquées dans le peuple corse, il faut ajouter tout ce que l’histoire a fait pour multiplier les influences. Le plus lointain passé subsiste et en plein XXᵉ siècle les traditions les plus anciennes se perpétuent. Sur cette île est venu battre le ressac de la civilisation méditerranéenne et toutes les races—Grecs et Romains, Arabes et Espagnols—ont laissé leur empreinte, sinon dans la montagne et dans le village, du moins sur les côtes et dans les villes. Le langage est varié. En principe, c’est le toscan, adouci par certaines intonations romaines: lingua toscana in bocca romana; mais dans le Pomonte il est dur, âpre, farouche; dans l’En-deçà des monts, il est élégant, adouci.—La façon même d’entendre le catholicisme n’est pas la même chez les Capi Corsini, qui pratiquent, chez les Balanini, qui sont plus tièdes, chez les Castagnicciai, qui sont presque anticléricaux.
Autre motif de différenciation: la ville et le village, où les occupations sont variées et la mentalité opposée. Et les villages mêmes au surplus ne se ressemblent guère.
En fait l’île n’est pas un pays, mais un assemblage de cantons montagneux, isolés de leurs voisins et du reste du monde. Ce serait trop peu d’appeler la vie corse d’autrefois une vie de vallées. Rien de comparable, ici, à ces couloirs alpestres qui gardent la même direction, la même nature, le même nom sur de grandes longueurs—Valais, Graisivaudan, Engadine—ni à ces vallées pyrénéennes qui s’étendent, en une forte unité pastorale, du cirque à la plaine. La vallée corse se segmente en une série de bassins étagés, séparés par des étranglements successifs. Chacun de ces bassins, conques enfermées entre de hautes chaînes, épand ses villages sur les croupes surbaissées. Pour pénétrer dans ce petit monde clos il faut—il fallait—s’enfermer entre des gorges étroites et profondes, gravir des sentiers de chèvres, véritables «escaliers» de pierre: Scala de Santa Regina vers le Niolo, gradins fantastiques de la Spelunca vers Evisa, formidable entaille de l’Inzecca vers Ghisoni. Qu’un rocher vînt à rouler au travers de la route, qu’une crue exceptionnelle emportât le pont génois, à l’arche surélevée, au tablier en dos d’âne, et la conque n’avait plus de rapports avec les gens d’en bas. Vers le haut on n’en pouvait sortir qu’en franchissant des cols de 1.200, de 1.500 mètres d’altitude, que pendant trois mois la neige rendait impraticables aux hommes et aux bêtes. Ainsi s’explique toute l’histoire corse, la vie isolée et farouche de ces petites républiques—pievi—dont la conque était le cadre naturel, et qui luttaient contre leurs voisines pour la possession des bonnes terres, des bons parcours de transhumance.
La route a permis de faire circuler dans cette vie cantonale—vie d’aigles dans leur aire—les courants de la vie générale. Mais quels profils les ingénieurs ont dû établir? D’Ajaccio à Sartène, sur 85 kilomètres, la route monte à 762 mètres au col Saint-Georges, redescend vers la vallée d’Ornano, rebondit vers Petreto-Bicchisano, grimpe jusqu’à près de 600 mètres à Boccelaccia, touche le niveau de la mer à Propriano, suit la vallée basse du Rizzanèse et, par une série de lacets, atteint l’extraordinaire acropole, ville de rêve accrochée en balcon au flanc de la montagne, à 300 mètres dans les airs. Et presque toutes les routes sont ainsi. Les chemins de fer gravissent des rampes fantastiques, et des viaducs enjambent les torrents. Cela d’ailleurs est l’exception: de la ligne Bastia-Ajaccio par Corte, deux embranchements seuls se détachent, qui conduisent d’une part vers Calvi et l’Ile Rousse, et d’autre part, longeant la côte orientale, vers Ghisonaccia. Tout le sud de l’île est encore isolé, cependant que, dans le Centre si curieusement hérissé, des cantons tels que Bocognano et Bastelica ne sont reliés que par des sentiers de mules. L’évolution se poursuit cependant, décisive et sûre, et l’on peut aller jusqu’à dire, avec M. H. Hauser, que la route a créé la Corse.