On saisit mieux le caractère général.

Il faut noter d’abord la joie, l’animation et l’exubérance, née de la vie en plein air et du contact perpétuel avec une nature ensoleillée. Nulle part ailleurs la vie ne s’écoule plus au dehors. L’homme, chez lequel les impressions sont mobiles et l’expression très près de la pensée, ne se plaît pas dans l’isolement: il lui faut la ville et la société de ses semblables. Il arrive que les maisons, très hautes, soient parfois, comme dans le vieux Bastia, de véritables caravansérails à six ou sept étages où grouille une population des plus bariolées et d’une extraordinaire densité. Ce sont de vastes casernes, avec un enchevêtrement de cours intérieures tel qu’il n’est pas aisé d’en sortir sans guide. Il en est qui abritent trois à quatre cents personnes. Il n’y a rien là dedans pour l’aménagement intérieur, et en effet on y vit le moins possible. Le lieu de réunion, c’est la rue, étroite, resserrée par les hautes maisons aux étages surplombants qui la protègent du soleil, parfois même couverte. Les jeunes gens riment des chansons pour les jeunes filles et vont les chanter sous leurs fenêtres à la nuit tombante, en s’accompagnant du violon ou de la mandoline. Dans l’air parfumé que raient des vols lumineux de lucioles, se répand comme une ivresse, et la joie de vivre fait déborder le cœur d’allégresse.

Nulle part la nature n’a façonné davantage les mœurs de l’homme. Une curieuse et pittoresque coutume n’en est que la traduction aimable. Quand les cloches reviennent de Rome, suivant la tradition, et se mettent à tinter à la veille de Pâques, après deux jours de silence, tous les habitants ouvrent leurs fenêtres toutes grandes. Et ce n’est pas seulement par esprit religieux, pour faire pénétrer dans la maison un peu de la bénédiction divine: c’est pour saluer le printemps qui arrive et renouvelle toutes choses; c’est pour laisser entrer dans la vieille demeure toute la joie du ciel païen.

Des traditions analogues se retrouvent chez tous les peuples riverains de la Méditerranée, et il n’y a rien en somme dans tout cela qui soit particulier à la Corse. Mais voici quelque chose de plus original: cette humeur joyeuse est atténuée par un tempérament mélancolique, un peu farouche même.

Pénétrons dans l’intérieur de l’île: solitudes étincelantes, senteurs du maquis; tout est rocheux, pierreux, mais riche de verdure, et la mer bruit à l’horizon. Protégé par son pelone—son grand manteau en poils de chèvre,—un berger, assis sur un gros roc moussu, à moitié perdu dans les hautes fougères, rêve et regarde au loin, ou bien il fredonne d’une voix grave et lente une cantilène étrange, une mélopée saccadée, une paghiella où se reflète une âme triste et rêveuse.

La montée devient plus abrupte: cela longe les crêtes, zigzague autour des rochers, cabriole sur les précipices.—Tout à coup, vous apercevez, accrochée à flanc du coteau ou sur le sommet même, une ligne de maisons serrées les unes contre les autres, tache grise et sombre sur le ciel clair. Tout est morne, tout est triste. Le village s’anime à votre arrivée, mais vous retrouvez cette impression de mélancolie en participant à la veillée autour du fugone. Figurez-vous un petit tréteau carré de 1ᵐ,50 de côté, 0ᵐ.35 à 0ᵐ,50 de haut, au milieu de la pièce, et c’est là qu’est le feu: des quartiers d’arbres entiers y brûlent, une acre fumée se répand partout, piquant les yeux, enflammant la gorge; au plafond des poutres, disjointes à dessein, laissent apercevoir les châtaignes qui sèchent pour l’hiver... Autour de ce fugone, et les pieds dans le feu, toute la famille se réunit aux longues soirées d’hiver, quand le vent fait rage et que la neige isole la maison. Or, il y a très longtemps que les familles vivent ainsi dans cet isolement, et c’est le résultat de l’histoire. Aux heures de péril national, lorsque la Corse, écrasée par Gênes, n’avait plus qu’à vaincre ou à périr, quand les récoltes étaient détruites, les villages brûlés, les ports bloqués,—le peuple, réfugié aux forêts hautes et aux maquis, trouvait à vivre avec le lait des chèvres, l’eau des fontaines et la châtaigne. Sur les hauteurs inaccessibles, il se créait ainsi d’imprenables réduits. Des générations ont vécu là, sous la terreur de la domination étrangère, et l’âme en a gardé une tristesse profonde en même temps qu’un étrange amour pour cette montagne âpre et rude, où tant de souvenirs sont attachés.

D’avoir lutté et de ne s’être jamais soumis, les Corses ont conservé l’orgueil et la fierté. Dernier trait que l’on peut relever. Il y a, au fond du tempérament, un curieux mélange de vanité, de susceptibilité et de familiarité. Les journaux corses doivent réserver une importante place dans leurs colonnes aux découpures de l’Officiel et à l’énumération des emplois auxquels des Corses ont été appelés: il n’en est point d’assez infime pour être dédaigné. D’autre part, le paysan corse, plein du sentiment de son importance particulière, n’a pas toujours pour la femme le respect et la considération d’un continental... Mais quand on multiplierait les exemples de cette nature, il faudra toujours en revenir à ce je ne sais quoi d’indomptable qui est dans le sang et dans les traditions. On acquiert les Corses, on ne les possède jamais. Dès l’antiquité, personne ne voulait des esclaves originaires de l’île parce qu’ils ne se résignaient jamais à la servitude. L’orgueil insulaire peut avoir ses travers, mais il a aussi sa noblesse: évidemment c’est une race qui ne plie pas les genoux.

Faut-il voir en eux des gens rebelles au progrès, au travail manuel? Il ne le semble vraiment pas. Les Lucquois n’ont été appelés que pour les grands travaux de terrassement; le petit propriétaire sait cultiver et se livrer à l’industrie, mais il lui manque les capitaux et l’appui de la France lui a manqué. D’autre part, la France n’a pas su imposer le respect de sa justice et de ses lois par où aurait disparu la vendetta—et d’ailleurs, les bandits ne sont pas des brigands,—ni réaliser encore les grands travaux publics nécessaires. Mais la Corse, prenant mieux conscience d’elle-même, entraînée plus que jamais, après un siècle et demi de tutelle, dans l’orbite de la grande nation protectrice, marche avec plus de confiance vers le progrès économique, garantie certaine du progrès intellectuel et du perfectionnement social.

Le progrès économique sera ce que le feront les efforts des insulaires vers le travail et conséquemment vers la richesse. Déjà les anciens genres de vie se dissocient ou se transforment: les terres basses et les pentes inférieures se spécialisent dans les cultures méditerranéennes, la moyenne montagne dans un élevage plus intensif ainsi que dans l’exploitation des bois. Evolution décisive, par où l’homme s’adapte mieux aux ressources du pays. On voit disparaître progressivement le type transhumant, trop archaïque, cependant que la conquête de «la plage» à la vie sédentaire se précise à l’Ouest et se dessine à l’Est.—Le progrès intellectuel doit suivre également. Il suivra. Car la Corse barbare, fécondée jadis par le génie italien, avec lequel elle fut d’abord en contact, s’ouvre chaque jour davantage à la chaleur du génie français. Ce que n’a pu donner la Corse obscure et mutilée des époques lointaines, où la lutte fut tragique pour la liberté et même pour l’existence, la Corse d’aujourd’hui, régénérée, adoucie, fécondée par l’esprit moderne, le donnera. Des artistes sont nés, des poètes ont chanté les malheurs de la nation et les mœurs de la montagne. Quelques-uns se plaignent de la décadence du dialecte. Adieu les voceri farouches que chantaient devant les cercueils les improvisatrices de village, adieu les cantilènes naïves que composaient les pâtres en gardant les troupeaux! Derrière la vieille façade romantique, le pays se transforme avec rapidité. Mais la Corse conservera toujours dans l’unité française, l’originalité profonde qu’elle doit à son sol âpre et rude, à son climat riant, à son passé glorieux et tourmenté.

«Dans une remarquable gravure, le maître Novellini a vigoureusement synthétisé l’âme de cette race qui fut toujours, au milieu de la mer sacrée, sur le chemin des migrations humaines. Ce lion puissant de Roccapina, sur lequel s’appuie fièrement la déesse, n’est-ce pas le Sphinx de l’île, témoin de plus de millénaires que celui d’Égypte? Que de hordes conquérantes il a vues fondre sur ces plages: peuples dont le nom demeurera toujours ignoré, mercenaires carthaginois et légions romaines, Lombards et Arabes, Barbares pilleurs, Pisans, Génois, Aragonais; il a vu les villages et les moissons en feu, le rapt des femmes et des hommes pour les lointains esclavages, les tueries sauvages, et la fuite éperdue des ancêtres vers les cimes inexpugnables...»[O] Mais les «siècles de fer» sont terminés et de la Corse ancienne se dégage laborieusement une Corse nouvelle. Les fiers descendants de Sambocuccio, de Sampiero et de Paoli, les fils de ceux qui tombèrent à Ponte-Novo pour la liberté—durement acquise—et pour la patrie expirante, ont l’âme trop haute pour se résigner à une vie mesquine, à un rôle effacé... Et la Corse, que son isolement insulaire met à l’écart des trépidations d’un monde américanisé, s’ouvre au progrès qui féconde la glèbe et enracine un peuple.