Je n’aborderai pas les inexactitudes de détail, les contradictions, les textes tronqués et les imprudentes amplifications des nouveaux avocats de cette cause malheureuse; mais je citerai quelques opinions provoquées en 1892 par le chanoine Casabianca: «Rien n’autorise à placer en Corse le berceau de Christophe Colomb» (Léopold Delisle).—«Un patriotisme local fort mal inspiré a mis en circulation la ridicule légende de Christophe Colomb français, corse et calvais» (Auguste Himly).—«Que la Corse laisse à Gênes ce qui appartient à Gênes; sa part reste assez belle» (Siméon Luce).—«L’érection par le gouvernement français à Calvi d’une statue de Christophe Colomb, risquerait de nous couvrir de ridicule» (G. Monod).—«La Corse est assez riche de ses gloires nationales pour n’avoir pas besoin d’aller chercher en dehors d’elle des renommées retentissantes» (Victor Duruy).
Arrêtons-nous sur ce jugement autorisé qui synthétise la correspondance adressée par les savants des deux mondes au chanoine Casabianca. En rappelant les «gloires nationales de la Corse», on rendait hommage au «patriotisme éclairé» qui l’avait poussé à «répudier pour son île natale une gloire imméritée». Dans une lettre qui fut lue publiquement, à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le 14 février 1890, M. Henry Harrisse félicita M. Casabianca, d’avoir produit un travail qui était à la fois «un bon livre et une bonne action».
Les Bonaparte.—On s’intéresserait probablement fort peu aux Bonaparte d’autrefois si la place imposante conquise par Napoléon dans l’histoire, n’avait obligé celle-ci à jeter quelques clartés sur ses ancêtres. Les multiples écrits parus sur ce sujet, ont été souvent classés dans la Bibliographie historique de la Corse.
On peut affirmer sans crainte d’être démenti que presque tous renferment des allégations d’une inexactitude outrée. Sans m’arrêter aux Mémoires de la duchesse d’Abrantès qui rattachent les Bonaparte aux empereurs d’Orient, ni aux généalogies florentines qui ne supportent pas l’examen le plus superficiel, je me bornerai à signaler comme reposant sur un document de fabrication contemporaine la thèse qui fait descendre Napoléon des princes cadolinges, comtes de Settino, Fuccechio et Pistoja, thèse adoptée par Garnier, dans ses Généalogies des Souverains, et Bouillet, dans son Atlas Historique, ouvrages sur l’autorité desquels les livres de seconde main sont d’autant plus tentés de s’appuyer que M. Frédéric Masson dans son Napoléon inconnu, consacre plusieurs pages à la biographie de ces ancêtres présumés des Bonaparte.
Garnier et Bouillet décorent le premier Bonaparte qui vint à Ajaccio, Francesco, du titre de général des troupes génoises. Un très grand nombre de pièces comptables permettent de suivre la carrière de l’ascendant de l’Empereur, qui mourut simple soldat à Ajaccio après avoir servi la République pendant cinquante ans.
Francesco cependant appartenait à une famille distinguée de Sarzane où la charge de notaire impérial était héréditaire depuis le XIIIᵉ siècle. Les Bonaparte qui figuraient parmi les premiers citoyens de la ville, furent employés en Corse par les Fregosi quand ceux-ci, maîtres de Sarzane (V. ch. VIII), eurent acquis la seigneurie de l’île. L’importance de Cesare et Giovanni Bonaparte, grand-père et père de Francesco se déduit des missions dont ils furent chargés par l’Office de San-Giorgio et les Fregosi. Francesco dont le patrimoine s’était amoindri, obtint la concession d’un terrain à Ajaccio: il y bâtit une maison et se fixa dans la nouvelle cité. Ses descendants, notaires, se livrant quelque peu au négoce, vécurent avec honneur, mais sans gloire jusqu’«au 18 brumaire», date à laquelle il plaisait à Napoléon de fixer l’origine de la noblesse des Bonaparte.
Les ouvrages récents: Sous le titre La Corse (1908), MM. Hantz et Dupuch ont publié un petit abrégé de l’histoire de l’île exempt des erreurs et des anachronismes que j’ai signalés.
M. A. Ambrosi a donné en 1914 l’Histoire des Corses et de leur civilisation. L’auteur n’a voulu, dit-il, que «tirer parti des pièces d’archives ou des manuscrits qui, sur une foule de questions, ont été imprimés».—«Presque toutes les sources, ajoute-t-il, se trouvent dans le Bulletin des Sciences corses.»
La valeur du livre de M. Ambrosi s’affirme dans l’étude des temps modernes pour lesquels l’auteur est particulièrement documenté. En effet, M. l’abbé Letteron, président de la Société, qui dirige le Bulletin depuis 1881, s’est appliqué surtout à réunir des matériaux pour l’histoire du XVIIIᵉ siècle qu’il a jugé avec raison capable d’apporter une contribution plus large à l’histoire de la France. Le Bulletin est donc, pour cette période, riche en mémoires et en documents de tout ordre. Les époques antérieures par contre y sont peu représentées. C’est tout au plus si dans les 370 fascicules déjà parus de ce précieux recueil, on trouverait une douzaine d’articles inédits, généralement brefs, sur le Moyen Age. Quoi qu’il en soit l’œuvre de M. Ambrosi permet d’apprécier l’appoint considérable apporté par la Société, dont il est le secrétaire, à l’historiographie de la Corse. Notons en outre la présentation raisonnée du livre où l’auteur, agrégé de l’Université, a fait preuve de grandes qualités didactiques.
L’histoire d’après les sources originales.—En 1872, M. Francis Mollard, depuis archiviste départemental de la Corse, démontra la nécessité pour l’île de posséder une histoire assise sur des bases plus solides que des traditions dénaturées par ceux-là mêmes qui s’étaient donné pour objet de nous les transmettre. Chargé par le Ministère de l’Instruction Publique d’une mission en Italie, il en rapporta une moisson assez abondante de documents qui furent publiés en partie dans les Archives des Missions scientifiques (1875), le Bulletin historique et philologique (1884) et le Bulletin de la Société des Sciences historiques de la Corse (1885).