Nous passerons rapidement sur les détails de cette affaire héroï-comique qu’il nous fallait tout au moins rappeler pour expliquer la sévérité du régime de Louis XVIII. Alors que le reste de la France bénéficiait de l’institution des jurys, le gouvernement maintint à Bastia une cour prévôtale dont les décisions, empreintes d’une rigueur excessive, réveillèrent les passions. Les préfets voulurent rattacher quelques crimes ordinaires à des ramifications politiques ; on abusa de la guillotine, et l’opinion publique s’émut de voir tomber des têtes innocentes.

Ces maladresses, auxquelles s’ajoutèrent de véritables dénis de justice, indignèrent l’opinion publique. On manifesta ouvertement en faveur des bandits qui s’affilièrent aux sociétés secrètes et se firent presque tous carbonari. D’anciens soldats de Napoléon, d’anciens officiers même se mêlèrent à eux et les dirigèrent. Enfin, les traités d’extradition coupant aux bandits toute retraite, ils s’organisèrent en bandes et se donnèrent des chefs, des constitutions. Ils devinrent alors réellement redoutables.

En 1816, le marquis de Rivière, gouverneur de la Corse, dans un accès de zèle intempestif, résolut de saisir les diamants de Murat que celui-ci avait confiés à un ancien officier de l’empereur, le commandant Poli. — Ce dernier les avait mis en dépôt ; il ne refusa pas de les remettre à Rivière, mais il allégua qu’il ne pouvait toucher au dépôt sans l’autorisation des héritiers du roi de Naples. Irrité, le gouverneur fit perquisitionner chez toutes les personnes qu’il supposait avoir eu des relations avec Murat, chez leurs parents et leurs amis. Ce fut ainsi que la femme du général Franceschetti, fille du notaire Colonna Ceccaldi, chez qui Murat avait déjà reçu l’hospitalité à Vescovato, fut dépouillée de tous ses vêtements par ordre du préfet. On ne trouva rien. Rivière, accompagné du général Delaunay, commandant la division, et du préfet Saint-Genest, entreprit contre le commandant Poli, une bruyante expédition qui sombra dans le ridicule. Il perdit des hommes, se vit dépouiller de ses bagages et s’enfuit en laissant un nombre important de prisonniers. Sans la présence d’esprit d’un officier qui coupa la corde qui remorquait le gouverneur, celui-ci était pris au lasso par un habile montagnard.

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Déconsidéré par cette burlesque expédition dont Rivière vengea la honte sur deux malheureux jeunes gens accusés de carbonarisme, le gouvernement de la Restauration s’aliéna toutes les sympathies. Ce fut l’âge d’or du banditisme. Ce fut l’époque où les bandits les plus notoires, condamnés plusieurs fois à mort, se montraient au théâtre dans une loge voisine de celle du préfet ; où l’administration et la justice rencontrèrent contre elles coalisées toutes les forces de la Corse. Comme presque toutes les familles avaient quelqu’un de ses membres dans le maquis, le pouvoir eut tout le monde contre lui.

Le maire d’une commune d’Ajaccio possédait une maison à deux étages, le premier était occupé par le propriétaire et par sa famille ; il avait loué le rez-de-chaussée à la gendarmerie et le second était habité par des locataires moins notoires, mais faisant tous profession de banditisme. Tandis que les gendarmes battaient nuit et jour la campagne, ceux-ci vidaient tranquillement quelques bouteilles, jouant à la scopa avec le maire et ses adjoints. Cela dura près d’une année et quand on connut la retraite des bandits, on voulut procéder à leur arrestation. Inutile, avertis à temps ils avaient changé de domicile.

Le curé de Poggio-di-Nazza, dans le Fiumorbo, prenant, en 1818, possession de sa paroisse et sachant que ses ouailles nourrissaient des sentiments hostiles à son égard, entra dans l’église armé à la façon des bandits. Comme on s’en étonnait, il déposa son fusil contre l’autel en disant : « Voici le Père », puis plaçant un pistolet sur l’autel : « Voici le Fils », et tirant de sa soutane un stylet, il ajouta « Voici le Saint-Esprit ».

Les protestations contre lui furent dès lors plus discrètes.

Dans le Fiumorbo, un chef de bande était à la fois juge de paix du canton et maire de son village. Quand on requérait ses bons offices, il s’avançait le chapeau à la main : « Qui désirez-vous, disait-il en souriant : est-ce le juge de paix ou le maire ? car, si c’était le bandit ?… » Un geste vers son fusil déposé dans un coin de la salle complétait la phrase.

On raconte que cet énergique individu, qui n’avait pas alors plus de vingt-cinq ans, est mort officier de la Légion d’honneur et membre du conseil général.