Le chef, arrêté et conduit à Ajaccio, fut interrogé devant l’apothicaire-major, qui, s’étonnant de ce qu’il ne l’avait ni volé, ni assassiné au lieu des pauvres hères qu’il avait dépouillés, reçut pour réponse : « Je m’en serais bien gardé, monsieur, c’eût été violer les lois de l’hospitalité. »
Jaussin sollicite sa grâce, et l’obtint sous condition qu’il servirait dans le Royal-Corse. Après quelques mois, il déserta pour retourner à son premier métier.
Ce respect de l’hospitalité fut toujours un des points caractéristiques de la race corse, même parmi les gens en état d’inimitié.
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Napoléon disait à Sainte-Hélène : « Je voulais consacrer trente mille hommes à la pacification de la Corse et trente millions à sa prospérité, mais absorbé par les soins de la guerre et les affaires du continent, j’avais renvoyé à la paix l’exécution de ce dessein ; le temps m’a manqué. » La Corse, sous l’Empire, progressa peu ; elle n’eut pas à se louer, dit-on, de Miot et des autres administrateurs que le continent lui envoya. Le général Morand les dépassa tous. En 1808, il s’imagina que les Anglais recrutaient des soldats dans le Fiumorbo. Par un procédé indigne d’un soldat, il s’empara de cent cinquante-huit suspects, qui furent garrottés et emmenés comme des criminels. Dix d’entre eux furent fusillés. Les autres, déportés à Embrun, y périrent du climat et des mauvais traitements, à l’exception d’une vingtaine que l’on rapatria en 1810.
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Le gouvernement de la Restauration supposant, non sans quelque raison, que les Corses resteraient en grande majorité attachés à la dynastie impériale, soumit malencontreusement l’île à des lois d’exception. Une maladresse du général Berthier causa les premiers malentendus. Celui-ci, dès 1814, frappait le département d’une contribution extraordinaire de 500.000 francs sous prétexte que les besoins impérieux du service public l’exigeaient. Les gros contribuables de Bastia (taxée pour sa part à cent mille francs) prirent une résolution énergique. L’un d’eux se rend chez le sous-préfet qui l’accueille à peu près en ces termes : « Je sais que vous êtes une douzaine de désespérés qui n’avez rien à perdre, et qui voulez provoquer un mouvement populaire à la faveur duquel vous comptez gagner quelque chose ; mais vos mesures sont mal prises ; l’autorité n’ignore rien ; elle saura prévenir vos desseins et punir les coupables.
— Eh bien, monsieur, répondit l’autre, puisque vous êtes si bien instruit, que tardez-vous à agir ? Vous n’avez point de temps à perdre, car, dans l’instant même, vous allez cesser d’être sous-préfet, et, avant deux heures, il y aura probablement de la chair fraîche dans la ville. »
Il sortit en disant ces mots et rencontra sur l’escalier un des principaux chefs de la conspiration, qui montait à la sous-préfecture. Ils retournèrent ensemble pour avertir leurs amis et ameuter le peuple.
Il était onze heures du matin. Le sous-préfet et le maire, pour empêcher le désordre, coururent chez le général commandant la place, mais celui-ci n’avait pas encore mis ses bottes que la citadelle était prise par les conjurés.