— Brusco, allume !
Et aussitôt, sans faire la moindre observation, Brusco allume une de ces torches en bois résineux que les bandits portaient toujours, pour s’éclairer au besoin pendant la nuit, et met le feu par le bas aux vêtements du prisonnier. Celui-ci sentant déjà la flamme demande qu’on éteigne et offre de payer.
— Voici mes dix francs.
— Ceci est pour l’impôt, mais, en punition de votre conduite, vous voudrez bien y ajouter cent cinquante francs à titre d’amende ; total cent soixante. Vous devrez vous estimer heureux d’en être quitte à si peu de frais. Seulement, pas de récidive.
Il fallut payer bon gré, mal gré. Grâce à cet acte de rigueur, Théodore vit l’impôt ecclésiastique rentrer désormais sans difficulté chaque mois, et son trésor se remplir tout seul pour ainsi dire sans qu’il eût besoin de s’en mêler davantage.
Le budget assuré, restait la question du vêtement et de la chaussure. Les bandits étaient plus forts qu’il ne fallait pour emporter d’assaut les villages et la plupart des villes de Corse et dévaliser les magasins ; mais ce moyen aurait eu de graves inconvénients, le premier de leur créer une multitude d’ennemis ; le second de nuire à leur réputation de probité, à laquelle le plus grand nombre tenait sincèrement. Théodore résolut donc, au lieu de s’adresser aux marchands de drap et aux cordonniers, de mettre à contribution la gendarmerie en personne.
— De cette façon, disait-il, comme le traitement du clergé et les appointements des gendarmes leur viennent de l’Etat, en définitive, ce sera l’Etat qui aura l’honneur de nous salarier indirectement.
Toutefois, ajoute M. Gracieux Faure, à qui nous devons ces pittoresques détails, la méthode employée à l’égard du clergé n’était point applicable aux gendarmes, car ceux-ci n’étaient pas d’humeur à se laisser attirer dans la montagne pour se dépouiller de leurs vêtements et les céder aux bandits. Il fut donc arrêté que, vu le peu d’espoir qu’il y avait à les décider à apporter volontairement leur tribut, on irait le chercher soi-même jusque dans l’intérieur des casernes.
Dans la troupe de Théodore, tout individu convaincu d’attentat à la propriété privée était rayé des contrôles. Si le cas était assez grave pour compromettre la dignité du banditisme, le délinquant était passé par les armes.
Les bandits généralement respectueux de la vie de leurs compatriotes et des étrangers ne ménageaient pas la force publique représentée par la magistrature judiciaire : en 1820, un juge d’instruction, nommé Colonna d’Istria, fut tué sur la route d’Ajaccio à Bastelica où il avait commencé une information criminelle ; en 1832, M. de Susini, procureur du roi à Sartène, fut assassiné par un contumace qu’il avait été obligé de poursuivre. Théodore attaqua lui-même le conseiller Arena dans la forêt de Vizzavona.