Ces traditions se sont pieusement conservées dans le maquis ; on put voir, il y a peu d’années, un bandit coiffé du képi préfectoral : il en avait lui-même effectué la saisie sur la tête du premier magistrat de son département, dont le prestige se trouva, de ce chef, considérablement amoindri.

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A côté des magistrats et des gendarmes, figurait une catégorie d’individus envers laquelle les bandits se montraient inexorables, c’était celle des témoins qui avaient déposé contre eux devant les tribunaux. Les représailles qu’ils exerçaient furent telles qu’on en arriva à ne plus trouver de témoins pour affirmer les faits les plus notoires : « Il est, disait M. Bertrand, avocat général à la Cour de Bastia, quelquefois difficile de faire répéter, en Cour d’assises, devant l’accusé, la vérité dite au juge d’instruction dans le tête-à-tête du cabinet.

«  — L’avete veduto, si o no ? (L’avez-vous vu, oui ou non ?) demande le président.

«  — Si, Signor, ma non sono sicuro, li occhi sono fatti d’acqua. (Oui monsieur, mais je ne suis pas sûr, les yeux sont faits d’eau) répond le témoin, voulant, par là, dire que l’organe de la vue est imparfait et qu’une erreur est possible.

La dénonciation et le faux témoignage, quoique rares, ont été le prélude de sanglantes vendette et ont frayé la carrière de plus d’un bandit. Vers 1860, un jeune homme appartenant à la famille Giacomoni, une des meilleures du canton de Sainte-Lucie-de-Tallano, fut condamné injustement aux travaux forcés comme assassin. Deux dépositions provenant l’une d’un juge de paix, l’autre d’un médecin, avaient contribué pour une grande part à sa condamnation : « Que j’aie les yeux crevés comme Sainte-Lucie, si je mens ! » avait dit le magistrat devant le tribunal. Persuadé de l’innocence du condamné, son frère qui terminait ses études sur le continent, s’embarqua pour la Corse, arrive de nuit chez le juge de paix, le confesse, et lui fait répéter la formule de son serment. Quand l’autre a obéi sous l’impulsion de la terreur, de son poignard il lui fait sauter les deux yeux. Depuis, on ne l’appela plus que Sainte-Lucie.

D’accord avec un autre de ses frères, il adressa au médecin le billet suivant :

« De la montagne,

« Nous avons l’honneur de vous informer que lorsque la Providence nous fera la grâce de vous mettre sur notre chemin, le moindre déplaisir qui puisse vous arriver est l’ablation du nez et des oreilles. Notre courtoisie et notre éducation ne nous permettent pas de vous surprendre sans vous avoir correctement prévenu.

« SAINTE-LUCIE et GIACOMONI. »

Effrayé, le docteur se retira à Ajaccio, où il eut l’imprudence de se croire en sûreté. Pendant quelques semaines il put supposer que son persécuteur l’avait oublié. Il n’en était rien.

Appelé par un malade, il passait un jour devant le portique de Notre-Dame, quand il se vit interpeller.