— Un mot, docteur !
Avant qu’il ait pu se reconnaître, Sainte-Lucie lui déchargeait son pistolet dans la poitrine.
On pourrait croire que ce meurtre commis en plein jour, devant une cathédrale, dans un chef-lieu de département, n’est pas resté impuni. Détrompez-vous : voici ce qui arriva.
Pendant que l’on portait secours à la victime, Sainte-Lucie s’éloigna. Le premier moment de stupeur passé, plusieurs personnes se lancèrent à sa poursuite. Sur le point d’être atteint, le bandit s’arrêta brusquement, et mettant à découvert un long stylet, il attendit les assaillants d’une mine si ferme que les plus courageux reculèrent.
Profitant de leur hésitation, Sainte-Lucie se mit à fuir vers la porte de la ville. Un douanier dont l’attention avait été éveillée par les cris de la foule le coucha en joue : « Arrête, s’écria l’assassin, je me rends. » Et s’approchant dans l’attitude de la soumission, il saisit le canon du fusil qu’il arracha des mains du douanier poignardé.
On le vit, après cet exploit, muni de son trophée, se diriger au pas de course vers la plage, puis quitter la route qui borde le golfe pour disparaître dans la montagne.
Sainte-Lucie fut par la suite un des plus fameux bandits de l’île. Très supérieur à la masse par son éducation, il jouissait d’une autorité sans bornes sur les autres bandits. En 1847, il quitta la Corse avec le consentement tacite des autorités. L’année suivante, il était capitaine dans l’armée romaine. Quelque temps après, il vint à Paris où il excita la curiosité des journalistes. L’un d’eux, Germond de Lavigne, lui consacra toute une série de chroniques dans la Liberté.
*
* *
Nous avons dit tout à l’heure qu’en 1820, M. Colonna d’Istria, juge d’instruction, fut assassiné sur la route d’Ajaccio à Bastelica. Un bandit appelé le Rosso (le Roux) fut accusé de ce crime, et il se trouva des témoins pour déposer contre lui. Le Rosso était innocent ; il passait pour très honnête et très scrupuleux ; sa mauvaise étoile et les préjugés locaux l’avaient jeté dans le maquis, mais sa douceur et sa probité étaient connues de tous. Cependant, sur la déposition d’ennemis personnels, il fut condamné à mort — par défaut naturellement.
Jusque-là, le Rosso, loin de chercher à se faire redouter, s’était appliqué à vivre en bonne intelligence avec ses compatriotes et à mériter leur estime. Cette condamnation le remplit de douleur et de colère. Le premier des faux témoins qu’il rencontre est un nommé Pasqualini. Il tire dessus et lui casse un bras. Pasqualini se précipite dans un groupe de paysannes qui passaient avec leurs fagots sur la tête en criant : « Sauvez-moi, sauvez-moi ». Elles jettent bas leurs fardeaux et lui font un rempart de leur corps. Le Rosso arrive implacable, l’arrache de leurs bras et l’achève à coups de stylet sous leurs yeux en disant : « Il m’a fait condamner injustement à mort, et moi je l’exécute avec justice. »