Les autres témoins succombèrent, l’un après l’autre, sous ses coups. Quand il eut lavé son honneur dans le sang de ses ennemis, il gagna la plage et se fit conduire en Sardaigne. Il mourut gardien d’un fanal dans l’île d’Asinara.

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L’organisation bien entendue des bandits ne permettait plus à la gendarmerie de lutter contre eux. C’est pourquoi en 1823 on créa un bataillon de voltigeurs corses, composé uniquement de volontaires. Ces soldats, qui connaissaient admirablement les mœurs, la langue et la nature physique du pays, firent des prodiges, mais il ne leur fallut pas moins de dix-sept ans pour rétablir l’ordre et la sécurité. On licencia le bataillon en 1850 ; malgré le progrès obtenu, les préfets purent s’apercevoir que cette mesure était prématurée.

En effet, le banditisme, quoique réduit à des individualités, ne disparut pas plus que la vendetta. Pour quelques-uns, il fut encore une carrière : témoins les fameux Bellacoscia dont le plus jeune est mort en 1907. Dès 1869, Napoléon III, à qui on demandait leur grâce, dut refuser à cause de la complication de leur casier judiciaire. Les magistrats de la république, comme ceux des régimes qui avaient précédé, les condamnèrent à mort un certain nombre de fois. Ils ne s’en portèrent pas plus mal, continuèrent à lever des impôts dans leur canton, à exécuter des contribuables récalcitrants, à recevoir les visites des voyageurs notables et à assurer l’élection du candidat de leur choix dans l’arrondissement d’Ajaccio.

SAMPIERO CORSO

A l’attaque de Borgo-Forte en 1526, le commandant des troupes pontificales fut blessé grièvement à la cuisse d’un coup de fauconneau. Il s’appelait Jean de Médicis et était âgé de vingt-huit ans. L’ablation immédiate de la jambe ayant été jugée nécessaire, il éclaira lui-même le chirurgien et ne voulut supporter que personne tînt la bougie pendant cette cruelle opération.

Il mourut huit jours après. Ses soldats prirent le deuil, et arborèrent leurs bannières et leurs enseignes noires. Ce qui leur fit donner le nom de Bandes-Noires.

Du vivant de Jean de Médicis, n’entrait pas qui voulait dans ces terribles bandes. Pour être enrôlé, il fallait passer sous les yeux du maître. Si le candidat plaisait, on l’invitait à montrer sa force et son adresse en luttant avec les vieux soldats éprouvés. Quand un soldat briguait la haute paye, il venait s’offrir aux coups du général qui jugeait lui-même de l’habileté et de la résistance du sujet. Et comme pour obtenir un avancement il fallait que le candidat vainquît à pied et à cheval un gradé qui ne devait sa position qu’à ses succès dans une épreuve analogue, Jean de Médicis perfectionnait chaque jour les cadres de ses troupes. Les exploits étaient récompensés largement ; les lâches étaient renvoyés quand ils n’étaient pas poignardés de la main du général.

Après avoir débuté dans les rangs les plus infimes, le corse Sampiero da Bastelica était parvenu, tout jeune, aux grades les plus élevés. On racontait de lui des choses surprenantes : il avait abattu un taureau furieux d’un seul coup d’épée. Attaqué un jour inopinément par sept hommes armés, il en tue deux et déploie une vigueur si terrible que les cinq autres prennent la fuite[7]. A Rome, raconte Brantôme, il offre à l’ambassadeur de France de mettre fin aux guerres impériales en se saisissant de Charles-Quint, quand il passerait sur le pont Saint-Ange, au milieu de ses chevaliers, et en le précipitant dans le Tibre.

[7] Carboni, Compendio della storia ligure.