Si, au contraire le mariage a été consacré, la femme peut commettre le délit d’adultère sans déshonorer son mari ; elle peut le quitter, cohabiter avec un autre homme même publiquement, sans que le mari soit obligé, par les mœurs du pays, d’entrer en vendetta avec lui ; la femme qui, dans ce cas, a manqué à ses devoirs, se déshonore seule et ne peut rendre son mari ou sa famille responsable de sa honte. Elle avait deux chemins à prendre, celui de la vertu ou celui du vice ; elle a choisi ce dernier, elle est tombée sous le mépris public et n’est pas digne qu’un homme d’honneur expose sa vie, puisque la mort ne lui rendrait pas l’estime publique qu’elle a perdue à tout jamais. C’est pour cela que les secondes noces sont toujours d’un mauvais œil en Corse ; car, comme le dit Tacite : Ne tanquam maritum, sed tanquam matrimonium ament.

Le soir même de son mariage, Cesario se disposait à se mettre au lit, lorsqu’il entendit un léger bruit à la croisée ; il voulut ouvrir, pensant que c’étaient des musiciens qui venaient lui donner la sérénade. Sa femme lui cria : « Malheureux, garde-toi d’ouvrir ! » mais il était trop tard ; une balle de Gallocchio l’avait atteint au front et l’étendit sans vie sur le plancher.

Cette dernière vengeance assouvie, Gallocchio prit la campagne et ne chercha point à tuer les six frères de Cesario, bien qu’ils le traquassent avec l’aide de la gendarmerie.

D’autre part, comme il était condamné par contumace à la peine de mort et que l’extradition avait été obtenue avec les pays voisins, il lui était impossible de se rendre ou de fuir. Néanmoins, les gendarmes ne s’acharnaient point à sa poursuite, car ils savaient bien qu’ils ne réussiraient point à l’atteindre et qu’il n’était point d’humeur à se laisser inquiéter. Des amis dévoués s’intéressèrent à lui, l’autorité ferma les yeux, et il put se rendre à Athènes, où il prit du service dans l’armée de l’indépendance. Lorsqu’il était sur le bateau qui devait le conduire en Italie, des voltigeurs corses se présentèrent pour s’assurer que le capitaine ne transportait aucun bandit. Ils ne firent qu’une perquisition sommaire, sur l’assurance que leur donna le capitaine, dont la bonne foi, d’ailleurs, était entière, qu’il n’avait aucun suspect à bord.

Cependant, un petit mousse avait reconnu Gallocchio, et en jouant sur les mots, il s’écria : « Nous avons un petit coq qui est transi comme une poule mouillée ». Il était, en disant cela, auprès de la cage à poulets et personne n’y fit attention ; heureusement pour le bandit !

Sur le même bateau, se trouvaient plusieurs officiers qui venaient défendre la cause des Hellènes ; la conversation devint intime entre eux, et Gallocchio dut se nommer. Cependant, lorsqu’il arriva à Athènes, il n’osa pas se présenter au général Tiburce Sebastiani, qui commandait en Morée. Sans protecteur, il devint officier et sut mériter l’estime de ses supérieurs et l’affection de ses camarades. Il semblait être heureux dans sa nouvelle patrie, lorsque dans les premiers jours de l’année 18.. le hasard fit tomber entre ses mains un journal de la Corse. Il lut que son jeune frère, âgé de neuf ans à peine, venait d’être assassiné traîtreusement par l’un des six frères de Cesario. A cette nouvelle, il entra dans un accès de fureur insensée, car la famille de Cesario venait de violer sur la personne de cet enfant toutes les règles de la vendetta. Aussitôt, il donne sa démission et rentre en Corse. La nuit même de son arrivée, il rencontre un de ses cousins, celui peut-être qui a tué son frère ; il va le tuer, lorsqu’il s’aperçoit qu’il est blessé. Il s’approche de lui, panse sa blessure et lui dit : « Tu es incapable de te défendre à cause de tes blessures, tu n’as rien à craindre de moi maintenant, mais après ta guérison nous nous rencontrerons. »

Quelques jours plus tard, Gallocchio se trouva en présence d’un autre frère de Cesario ; ils étaient armés tous les deux, ils firent feu en même temps, mais aucun ne fut atteint. Ils se jetèrent alors l’un sur l’autre, le stylet à la main, luttant avec une énergie incroyable. Enfin Gallocchio, qui est plus leste, parvient à lui enfoncer son arme dans la poitrine : il l’étend raide mort.

Dès six frères de Cesario, Gallocchio en tua quatre ; les deux autres n’échappèrent à sa vengeance que parce qu’ils étaient détenus dans la prison de Bastia, en raison de l’assassinat qu’ils avaient commis sur son jeune frère.

Gallocchio a été tué en 1845, alors qu’il était miné par la fièvre et par les fatigues, par un misérable du nom de Lento Casanova, qui avait été acheté par ses ennemis, et qui lui fracassa la tête avec une hache pendant qu’il dormait. Ce vil meurtrier est exécré dans le pays et, si nos renseignements sont exacts, il a été tué par ses compatriotes.

Gallocchio possédait les sympathies d’un grand nombre d’insulaires ; ses malheurs, son courage, sa probité et sa piété en avaient fait l’idole des Corses. Ils chantèrent des lamenti en son honneur, et il est resté comme le type le plus parfait et le plus infortuné de ces hommes mis hors la loi pour un faux point d’honneur.