La famille de Rosola, qui était nombreuse, puissante et à laquelle deux cousins jeunes et braves, vinrent prêter l’appui de leurs bras, considéra Gallocchio comme un adversaire peu redoutable ; elle pensa en venir facilement à bout ; sa déception devait être prochaine.

Antonmarchi, qui surveillait le mari de Rosola bien plus activement que son fils, apprit qu’il était allé voir une de ses parentes dangereusement malade, et qu’il traverserait infailliblement une gorge qui était le seul endroit par lequel il pût passer ; il sut également qu’il ne serait accompagné que d’un Lucquois. Il persuada à son fils, soit en employant les menaces, soit en excitant le sentiment de haine qu’il lui supposait contre le mari de Rosola, soit en lui montrant le mépris dans lequel il tomberait lui-même dans l’opinion publique en ne tirant pas vengeance de l’affront que tous les deux venaient de subir, il persuada, disons-nous, à son fils de se poster dans le chemin par où il devait passer et de le tuer. Gallocchio se rendit à l’endroit que son père avait désigné et éprouva un serrement de cœur, auquel il ne s’attendait pas, à l’idée de tuer le père de Louise. S’il l’avait rencontré dans un de ces moments de crise qu’il ressentit à la nouvelle de l’outrage que sa famille recevait, il comprenait alors que, s’élancer sur son fusil et satisfaire sa vengeance, c’était peut-être un acte légitime ; mais attendre, caché dans un maquis, qu’un homme vînt se mettre au bout de sa carabine pour le tuer, cette idée lui faisait battre le cœur avec tant de violence qu’un moment il hésita et voulut fuir. Mais la crainte d’être tué par son père le retint.

C’est alors qu’il pactisa avec sa conscience, qu’il trouva des biais pour légitimer son attaque et qu’il fit appel au hasard de la question de savoir s’il tuerait cet homme. Il traça sur la terre un cercle étroit, prit trois petites pierres, les lança en l’air en fermant les yeux, et jura de se retirer si aucune pierre ne tombait dans le cercle, et de le tuer si une seule y rentrait. Le destin fit que l’une de ces pierres s’arrêta au milieu du rond, juste au moment où le mari de Rosola vint à passer. Il était à cheval et suivi d’un Lucquois. Comme tous les Corses de cette époque, il était armé d’une carabine et de deux pistolets ; il reconnut Gallocchio et déchargea sur lui un de ses pistolets. Il le manqua, mais son ennemi lui logea une balle dans l’œil droit et l’étendit raide mort. Le Lucquois qui était étranger à cette scène, le regarda de sang-froid et vit Gallocchio fuir comme un moufflon à travers le maquis.

Le Lucquois prit tout ce qui appartenait à son maître et continua sa route, tenant en laisse le cheval qu’il montait. Lorsque Rosola vit venir cet homme seul, elle se douta du malheur qui lui était arrivé et chercha à exciter les habitants du village à la poursuite de Gallocchio, mais ils restèrent insensibles à ses larmes et à ses propositions.

Gallocchio, après ce premier crime, se dirigea en toute hâte vers Matra et trouva un des cousins de Louise occupé dans sa vigne avec un de ses neveux, enfant d’une dizaine d’années ; il le coucha en joue avant que son ennemi eût eu le temps de prendre son fusil, qu’il avait eu l’imprudence de laisser loin de lui, le fit mettre à genoux, lui permit de faire son acte de contrition, et lui fracassa le crâne. L’enfant, toujours à genoux, les mains jointes, faisait sa prière pendant cette lugubre exécution. Gallocchio le traita avec bonté, car les enfants et les femmes ne sont point compris dans la vendetta et il lui fit jurer sur le corps de son oncle qu’il ne violerait jamais la foi donnée et qu’il ne persécuterait pas l’innocent.

Il rechargea son fusil et disparut dans les maquis.

Rosola, veuve, privée de l’appui de ses neveux, conçut le projet infernal de trouver un protecteur dans la famille même de Gallocchio et de recommencer la lutte ; elle jeta les yeux sur Cesario, cousin germain de Gallocchio qui avait six frères, tous aussi énergiques que lui-même. Celui-ci employa des amis communs pour empêcher son cousin d’être l’instrument de la haine d’une femme parjure, il eut même une entrevue avec lui à ce sujet ; mais tout fut inutile. Le mariage de Cesario avec Louise se célébra peu de temps après.

Selon les usages corses, le fiancé et la fiancée ne peuvent jamais, sous quelque prétexte que ce soit, violer la foi jurée par abbraccio, puisque, à leur point de vue, c’est le consentement mutuel qui seul lie les époux. Si le fiancé meurt après l’abbraccio, mais avant la consécration du mariage à l’église, sa fiancée est considérée comme veuve et doit se soumettre au deuil consacré par les coutumes ; c’est celui des femmes qui ont perdu leur mari. La première aimée, elle doit être entièrement vêtue de noir depuis les pieds jusqu’à la tête et ne jamais sortir de la maison ; ses cheveux sont cachés avec le plus grand soin, et des personnes dignes de foi nous ont affirmé qu’il était d’usage anciennement de se teindre les dents et les ongles en noir. La seconde année, elle peut laisser apparaître ses cheveux et introduire quelques objets de couleur dans sa toilette ; puis,

Sur les ailes du temps la tristesse s’envole,

Le temps ramène les plaisirs.