Il employa auprès de Rosola et de Louise toute l’éloquence que donne une âme ardente et pure, lorsqu’elle est sous l’empire d’un amour sincère, pour leur faire abandonner un projet qui serait la cause de la mort d’un grand nombre d’hommes. Il leur représenta l’opprobre que leur manquement à la foi jurée ferait retomber non seulement sur lui-même, mais encore sur toute sa famille, ajoutant que quant à lui, il ferait peut-être le sacrifice de son affection pour le bonheur de Louise, si elle l’exigeait, mais qu’il ne pouvait sacrifier l’honneur de sa famille dont il allait devenir le dépositaire.
Louise, sommée devant sa mère de s’expliquer, répondit qu’elle était liée par l’abbraccio avec son fiancé, qu’elle l’aimait, qu’elle l’épouserait ou bien qu’elle ne se marierait jamais. Malgré cette réponse, conforme au mouvement de son cœur et à la parole donnée, Rosola employa tous les moyens pour obliger sa fille à violer son serment.
Louise, pour se soustraire à la tyrannie de sa mère résolut, d’accord avec son fiancé, de fuir la maison paternelle et d’aller demander protection à l’un de ses oncles, ce qui fut exécuté dès le lendemain.
Les parents de Louise se mirent aussitôt à sa recherche. Son père semblait avoir changé de résolution, approuva son choix et lui donna sa parole que son mariage avec Gallocchio serait célébré aussitôt après l’accomplissement des formalités légales. Cependant, il demanda, avant de se retirer, la permission à son fiancé de parler à Louise sans témoins.
Le lendemain de cette scène, au matin, Gallocchio s’aperçut que sa fiancée s’était sauvée pendant la nuit ; il se mit à sa poursuite et la rejoignit au village d’Ampriani. Il la trouva entourée de tous ses parents et la somma de s’expliquer publiquement, ce qu’elle fit en disant : Je vous ai suivi de mon plein gré, je vous ai quitté de même ; j’ai été par vous, traitée et respectée comme une sœur, mais je ne puis résister plus longtemps aux obsessions de mes parents.
— Hier, reprend Gallocchio, je me serais fait tuer pour vous, aujourd’hui, je vous méprise et je vous rends votre liberté. Je ne me marierai jamais, parce que je suis votre fiancé, mais j’exige que vous agissiez de même tant que je vivrai.
Il fallait à Gallocchio une grande force d’âme pour ne pas laver immédiatement cette injure dans des flots de sang et braver ouvertement l’opinion publique. Son père, dont la haine, un instant assoupie, s’était réveillée plus ardente que jamais, le poussait à entrer en vendetta. Mais il ne s’y croyait pas obligé parce que l’outrage, d’après lui, retombait bien plus sur la jeune fille et sur sa famille que sur lui-même ; puis il lui était difficile de passer subitement d’un amour vrai à une haine sanglante.
Les choses en étaient là, lorsqu’il apprit que la famille de Louise, d’accord avec ses cousins, avait déposé au parquet de Bastia une plainte contre lui, sous prétexte qu’il avait enlevé Louise de vive force. Cette action infâme le trouva moins de sang-froid que la trahison de sa fiancée.
Cependant, il pria instamment Rosola de retirer cette dénonciation, qu’elle savait bien être un mensonge ; que sans cela, il serait contraint d’entrer en vendetta avec sa famille ; son mari et elle, jurèrent que cela était fait et qu’ils n’avaient rien à redouter de leur part.
Malgré cette assurance formelle, les gendarmes se présentèrent le lendemain au domicile de Gallocchio pour l’arrêter ; mais, prévenu à temps par des amis dévoués, il avait pris la fuite. Il alla trouver le curé qui l’avait élevé, et le pria de se rendre auprès de Rosola et d’employer toute son influence vis-à-vis de cette famille pour la faire renoncer à des poursuites injustes contre lui. Il employa également le Parolante, homme de paix ; mais toutes ses démarches devinrent inutiles. Sa prudence et sa modération passèrent même aux yeux de ses ennemis, pour une lâcheté. Après cette dernière tentative, Gallocchio, poussé par son père, déclara la vendetta à cette famille parjure, en employant les termes consacrés : « Je me garde, gardez-vous. »