Lorsqu’il eut atteint sa dix-huitième année, son père voulut le marier, soit pour éviter qu’il embrassât la carrière ecclésiastique, soit pour qu’il se conformât aux usages du pays qui exigent que les jeunes gens se marient fort jeunes.
Gallocchio dut subir la volonté paternelle et se marier : ceci le contraria vivement, et le porta à s’adonner au travail avec une énergie qui n’est pas habituelle aux Corses. Il apporta dans la culture d’un petit enclos qui faisait partie du hameau de Casevecchie toute la passion de son âge et toute la volonté que met une âme fortement trempée dans l’accomplissement d’un devoir qu’elle s’est imposée. Il paraissait heureux de ce genre de vie, et son père, qui profitait de son travail, semblait avoir oublié ses idées de mariage, lorsque des voisins riches, émerveillés de sa conduite, de son amour pour le travail et de sa bonne mine, conçurent l’idée de l’avoir pour gendre.
Gallocchio ne comprit rien aux politesses dont il était l’objet de la part de ses voisins ; malgré les provocations de Rosola, il ne paraissait point faire attention aux beaux yeux de sa fille Louise, qui était cependant une superbe enfant de quinze ans ; soit qu’il n’éprouvât aucun penchant pour elle, soit qu’il crût que c’était porter trop haut ses prétentions. Mais comme cette femme était ambitieuse et volontaire, elle l’attira chez elle, elle lui fit part de ses projets et le présenta à Louise comme son futur époux. A cet âge, et dans les conditions où ils se trouvaient l’un et l’autre, ces jeunes enfants s’aimèrent, ce qui fit le bonheur des deux familles.
Antonmarchi, le père, trouvait dans cette union deux avantages qu’il n’avait jamais osé espérer ; d’abord, il s’alliait à une famille nombreuse et puissante, ce qui lui donnait toute sécurité pour sa personne ; en second lieu, il était fier de voir que son fils épousait une riche héritière. Gallocchio n’envisageait pas les choses de la même manière ; il craignait de prendre un engagement, qui pour tout autre que lui, habitué à peser les actions avec un bon sens au-dessus de son âge, eût réalisé à la fois le bonheur de son cœur et les rêves de son ambition. Il fit souvent part de ses inquiétudes au père et à la mère de Louise ; tous deux repoussèrent bien loin cette réserve et n’eurent point de peine à lui faire partager leurs espérances. Si bien qu’il fut décidé que l’abbraccio aurait lieu immédiatement. « N’oubliez pas, dit Gallocchio à Rosola et à son mari, qu’à partir de ce jour vous avez engagé votre âme au diable. »
Ces paroles sont textuelles, et elles ont un sens très significatif pour quiconque connaît les mœurs corses.
L’abbraccio ou l’amicitia précède toujours le mariage ; lorsque les deux familles sont d’accord pour faire une demande de mariage, celle du futur se rend au domicile de la future. La jeune fille se place au milieu de tous ses parents, le jeune homme en fait de même, et c’est en leur présence que les vieillards règlent les conventions de la dot et de tout ce qui a trait aux questions d’intérêt. Lorsque tout le monde est d’accord, le père du jeune homme se lève et demande à la jeune fille si elle veut sérieusement et librement prendre son fils pour mari et accomplir les devoirs que le titre d’épouse lui imposera. Si elle répond affirmativement, elle s’assied. Puis, le père de la fiancée adresse les mêmes questions au jeune homme. S’il répond de la même manière, il se met debout, s’avance vers la jeune fille, les parents se lèvent également, se prennent par la main et forment cercle autour des futurs époux.
Quelqu’un de la troupe chante des vers composés pour la circonstance et l’on fait une ronde en chantant en cadence. Lorsque les chants sont finis, le fiancé donne solennellement le baiser des fiançailles en présence de toute la famille, la fiancée le rend à son fiancé ; puis on tire des coups de pistolet, on chante, et tous, parents ou amis, prennent part au banquet de fiançailles.
L’abbraccio n’a aucun caractère légal, ceci n’est pas douteux, mais d’après les mœurs et les coutumes de la Corse, c’est lui seul qui enchaîne les époux l’un à l’autre. Le consentement donné devant l’officier de l’état civil, la bénédiction nuptiale elle-même ne fait que confirmer un engagement contracté au sein de la famille. Ceci est digne de remarque, surtout chez une nation très attachée à ses principes religieux, et qui n’a jamais eu à subir les déchirements des luttes de religion. L’abbraccio est un engagement si complet, si absolu et si solennel que souvent la jeune fille vit maritalement, dès ce moment, avec son fiancé. Le plus grand crime que l’un et l’autre puisse commettre, l’affront le plus sanglant qu’ils puissent faire, l’action la plus immorale dont ils puissent se rendre coupables serait de manquer à la parole donnée. L’affront serait si sanglant que la famille toute entière serait déshonorée, et que celui qui aurait rompu son engagement serait hué sur la place publique comme celui qui, sur le continent, aurait forfait à l’honneur.
La cérémonie civile et religieuse du mariage avait été fixée au 15 août suivant, d’après l’usage généralement suivi.
Depuis l’abbraccio, les fiancés avaient continué à se fréquenter publiquement et leur amour avait grandi avec l’espérance d’un bonheur prochain. Les deux familles semblaient devoir jouir d’une félicité mutuelle, lorsque tout à coup Gallocchio apprit que Louise devenait infidèle et qu’elle allait se marier avec un de ses cousins qui était beaucoup plus riche que lui.