Si l’on s’en rapporte à la Justification de la révolution de la Corse, ouvrage dont le but est clairement exprimé par le titre, et que les Génois eux-mêmes ne réfutèrent que faiblement, on jugera de l’état de la Corse sous la domination génoise.

Dès qu’un homicide se commettait, dit la Justification, les parents du mort recouraient à la justice contre l’assassin ; les parents de l’assassin accouraient pour empêcher l’action de la justice ; il y avait entre les parties une première lutte devant le greffier pour en obtenir un procès-verbal favorable ; une seconde devant le juge qui émettait son avis ; une troisième devant le gouverneur de qui émanait la sentence. Si les parties avaient quelques moyens pécuniaires, on profitait de l’occasion pour faire une moisson abondante : les plus offrants gagnaient toujours leur procès ; mais si c’étaient les parents du mort, on ne condamnait l’assassin qu’à une peine légère, et simplement pour leur donner une sorte de satisfaction, tandis que si c’étaient les parents du meurtrier, le meurtrier lui-même était exempté de toute peine afflictive ou infamante ; et si on ne pouvait ou altérer les pièces, ou torturer le sens de la loi, par suite de la vigilance importune de la partie qui en réclamait l’observation, on faisait intervenir l’autorité despotique du gouverneur qui, étalant mal à propos une clémence et une miséricorde intéressées, arrêtait le cours de la procédure et de la justice par ces fameux décrets de non procedatur dont la vertu absolvait de toute peine les coupables les plus convaincus. Que si les assassins étaient pauvres, alors, pour faire parade d’une justice incorruptible, ils étaient condamnés au bannissement ; mais bientôt, pour une pièce de quatre-vingts francs (genovina) on accordait un sauf-conduit de six mois, même aux bannis pour peine capitale, avec permis de port d’armes, afin que pouvant parcourir l’île en toute sécurité, ils fussent non seulement en état de se défendre contre leurs ennemis, mais même de commettre de nouveaux attentats ; quelquefois, on les faisait embarquer pour Gênes où, admis au service de la République, ils étaient élevés à des grades honorables, et même à celui de colonel. Enfin, au bout de peu d’années, tous les bannis, absous par des grâces générales ou particulières, retournaient chez eux d’un air de triomphe et plus insolents que jamais.

Et quelles étaient les funestes conséquences de cette impunité ? l’absolution d’un homicide devenant le germe de plusieurs autres. Les individus offensés, voyant l’offenseur promener insolemment sous leurs yeux son audace impunie, se rendaient par eux-mêmes cette justice que le gouvernement leur avait refusée. Ainsi, dans cette succession rapide et réciproque de forfaits, trente ou quarante assassinats étaient la suite d’un premier crime, et, de là, la destruction de plusieurs familles qui s’y trouvaient, même involontairement engagées.

*
* *

En l’espace de trente-deux ans (1683-1715) les registres de la République constatent 28,715 meurtres. En 1714, un jésuite corse, le Père Murati, délégué à Gênes, obtint qu’il ne serait plus délivré aucun port d’armes, à condition qu’une redevance de deux seini (0 fr. 40) par feu indemniserait la République du tort que lui causait la suppression des patentes. Le nouveau gouverneur Pallavicini, chargé d’opérer le désarmement, ne rencontra dans sa tâche aucun obstacle, et la police de l’île parut entrer dans une meilleure voie ; malheureusement, de toutes les mesures prises, une seule survécut : l’impôt auquel les malheureux insulaires s’étaient volontairement soumis.

*
* *

Les lois ont été abrogées, refaites, modifiées ; les gouvernements ont disparu ; les régimes les plus divers se sont succédé ; le fusil est resté le fidèle compagnon du Corse, et aujourd’hui encore, pour endormir son enfant, la mère chante sur un rythme monotone :

Quando voi sarete grandi

Vi manderemo alla scola

La carchera e lo stiletto