Dès qu’un homme s’élevait assez pour devenir redoutable, la république lui opposait un de ses égaux de la veille ; elle mettait aux prises deux ambitions, deux susceptibilités qui se brisaient l’une l’autre ; le vaincu gagnait le maquis, devenait un bandit.

L’histoire de la Corse est celle du banditisme et de la vendetta ; tous ses héros ont vécu des jours ou des années dans la montagne, traqués comme des bêtes fauves. Giudice de Cinarca, considéré par ses contemporains comme le souverain de la Corse, vécut en bandit pour venger la mort de son père[2]. Son descendant Rinuccio delle Rocca, seigneur puissant, fut réduit, dit un contemporain, à fuir toujours comme la bête sauvage poursuivie par les chasseurs. Pour dépister ses ennemis, il ferrait son cheval tantôt à l’endroit, tantôt à l’envers ; comme on empoisonnait les sources proches des cavernes où on le croyait réfugié, il supportait patiemment la soif pendant des jours entiers, attendant, pour se désaltérer, qu’il pût boire l’eau d’une fontaine dont il avait la clef. Peut-être aurait-il résisté longtemps encore si deux de ses cousins, par vendetta, ne l’avaient fait périr dans une embuscade.

[2] Sa biographie dans la Vendetta dans l’Histoire.

LE FUSIL

L’introduction des armes à feu en Corse permit aux haines individuelles de se satisfaire avec plus de facilité et de violence. « Auparavant, écrit Filippini, vers 1580, lorsqu’on ne se servait point d’armes semblables, si des ennemis mortels se rencontraient, l’un des partis n’osait le plus souvent attaquer l’autre, bien que celui-ci comptât trois ou quatre hommes de moins. Aujourd’hui, un homme qui a contre un autre un peu de colère, qui n’oserait pas avec une autre arme le regarder en face, l’attend caché dans un buisson ou dans un bois, et tire sur lui comme sur un animal. Le meurtrier est inconnu et la justice reste impuissante.

« En outre, les Corses se sont si bien exercés au maniement de ces arquebuses qu’en cas de guerre, le parti contre lequel ils se déclareraient aurait à courir des dangers. Les enfants de huit à dix ans, eux-mêmes, qui peuvent à peine porter une arquebuse et lâcher la détente passent leur journée à tirer à la cible, et ne fût-elle pas plus large qu’un écu, ils l’atteignent.

« Et pourtant, je me souviens que, lorsque pour notre malheur, la guerre éclata en Corse, en l’année 1553, pas un seul insulaire, à l’exception de ceux qui avaient appris sur le continent à manier les armes, ne savait adapter la corde à la serpentine. Lorsque Paul de Thermes[3] eut par des récompenses et de magnifiques promesses, gagné à la cause des Français les populations toujours avides de nouveautés et de changement, en les voyant si bien disposées en sa faveur, mais sans armes, il envoya exprès chercher à Marseille des armes pour les leur distribuer. On souriait en voyant comment s’y prenaient les Corses pour manier leurs arquebuses, ils ne savaient même pas les charger, et ce n’était qu’en tremblant qu’ils mettaient le feu. Aujourd’hui, tous les Corses, en n’importe quel endroit de l’île, manient des arquebuses à rouet, et les soldats réguliers, eux-mêmes, ne les tiennent pas avec plus de soin. J’avais donc raison de dire tout à l’heure que les populations et particulièrement les Corses, étant d’humeur inconstante, on peut prévoir sans peine à quels dangers et à quelles pertes se trouveront exposés à l’avenir les habitants de l’île. »

[3] Général chargé par Henri II de conduire l’expédition de Corse.

Les Corses étaient effrayés eux-mêmes des crimes et des délits de tout ordre qui se commettaient dans l’île et ils réclamaient une répression sévère. De même que les gouverneurs avaient imaginé de vendre les ports d’armes, ils consentirent de temps en temps à opérer un désarmement, mais c’était pour pouvoir revendre les armes confisquées. Le même fusil, dit-on, fut vendu jusqu’à sept fois.

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