Les Corses ont bonne opinion d’eux-mêmes, non seulement comme individus, mais comme peuple. Quoique jaloux les uns des autres, ils ont de leurs concitoyens les idées les plus avantageuses. Ce sentiment a été justifié par la fortune rapide des Corses qui abandonnèrent leur patrie pour courir les aventures. Presque toutes les familles ont eu un ou plusieurs membres qui se sont élevés à un rang supérieur. Tous les villages ont leurs gloires locales, dont l’honneur rejaillit sur sa parenté qui est nombreuse, car on conserve le souvenir des alliances et des origines pendant bien des générations. Avec le temps, les exemples de fortune se sont multipliés. Cette fortune, tous les Corses l’espèrent et la visent ; la mauvaise fortune, tous les Corses la veulent dompter.
Souvent la confiance en soi, la présomption même servent à merveille l’ambition qui n’est pas complètement dénuée de mérite. C’est elle qui lui inculque l’art de tirer profit des événements. Le Corse ne doute pas de son jugement : pour lui, tout fait auquel il a prêté son attention est utile ou nuisible : s’il est nuisible, il doit en amoindrir la portée ou en empêcher le retour ; s’il est utile, il doit s’en servir.
Donc, toute pensée provoquée par des circonstances ambiantes est propre à engendrer un acte. Cette sensibilité quand elle est poussée à l’excès, cette perspicacité quand elle est faussée — et le cas est fréquent — deviennent de la susceptibilité. L’esprit de clan, la solidarité des membres d’une famille font le reste.
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Ainsi naissent les vendette ; pour des causes graves parfois, futiles le plus souvent. Vers 1825, le village de Levie (arrondissement de Sartène) fut troublé par une grave inimitié entre deux familles. En voici la raison :
Un coq s’était échappé de sa basse-cour. Sa propriétaire vint le réclamer à la voisine qui avait hospitalisé, peut-être sans le savoir, le volatile fugitif. Celle-ci refusa tout d’abord de se livrer à une enquête, cependant sur les instances d’un prêtre qui avait vu le coq passer d’un jardin dans l’autre elle consentit à visiter son poulailler. Furieuse de la forme de restitution, la propriétaire de la bête tordit le cou de l’animal et le jeta à la figure de l’autre femme, en lui disant : « Puisque ce coq est à toi, mange-le. » Les hommes accoururent, on déchargea les fusils, un enfant fut tué. Les représailles durèrent deux ans.
Vers 1880, un individu nommé Rocchini trouva son chien expirant sur la route devant la maison Taffani. Le lendemain, il assommait un chien des Taffani. Quelques jours se passent. Cette fois, ce n’est plus un chien, c’est un Rocchini que l’on trouve mort. Un Rocchini vaut un Taffani. La lutte commence, Rocchini par ci, Taffani par là, ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un seul — c’était un Rocchini, on le guillotina sur la place publique de Sartène.
Alors que dans tous les pays, les guerres privées ne survenaient qu’entre gens appartenant aux classes supérieures, chaque individu en Corse nourri d’un sentiment égalitaire, fort de son indépendance personnelle, encouragé par les ressources que la nature mettait à sa disposition, adopta l’habitude de se faire justice soi-même. Ce droit que la morale traditionnelle ne contestait pas fut bientôt un devoir.
Dans d’autres pays, la société épousa la querelle, si l’on peut s’exprimer ainsi, de celui qui avait été lésé dans sa personne, dans son honneur ou dans ses biens. Ainsi naquit la justice. Bien ou mal rendue, elle inspira assez de terreur aux masses pour réduire considérablement le nombre des homicides et faire du meurtre un crime aristocratique. Sur le continent, il y eut des répressions capables de faire réfléchir ceux qui étaient à leur portée. Sur le continent, on put faire et appliquer des lois préventives, interdire le port des armes à la multitude, imposer la trêve de Dieu. Tout conspirait à interdire à la justice le sol de la Corse. La politique génoise entra dans la conjuration.
La maxime « Diviser pour régner » fut de tout temps la base de toutes les opérations politiques conçues par les Génois. C’est pourquoi non seulement ils ne firent aucun effort pour mettre fin aux guerres intestines, mais encore ils les encouragèrent.