La tendance de l’homme à se faire justice soi-même est instinctive. Par loi de nature il écarte ou détruit tout obstacle à sa conservation ou à son bien-être. Si un accident lui arrive, si un malheur le frappe, les causes de cet accident, de ce malheur lui seront toujours un souvenir pénible, même si ces causes sont d’ordre matériel. Mais quand la catastrophe dont il a été victime a pour auteur un être conscient qui, volontairement, a provoqué sa douleur ou son mécontentement, qui, ensuite, a tiré de son succès une satisfaction outrageante pour lui, l’homme veut à son tour la satisfaction adéquate qui ne se peut obtenir que par une souffrance égale ou supérieure chez celui qui l’a offensé. Quand la société préside à cet acte de compensation, c’est la justice ; sinon c’est la vengeance.

Mais il est rare qu’un équilibre absolu soit établi entre le crime et la sanction exercée par la justice individuelle, c’est-à-dire par la vengeance. Celle-ci, d’ailleurs, eût-elle strictement observé la loi du talion « dent pour dent, œil pour œil », il est certain que celui qui est frappé par cette condamnation n’en appréciera pas l’équité. Si son adversaire a été juge et partie, lui s’est trouvé accusé et partie. A dater de l’exécution de la sentence mentalement prononcée, les rôles s’intervertissent et l’accusé, le condamné de la veille, devient juge à son tour. C’est la vendetta.

La justice individuelle des Corses ne connaît qu’une pénalité : la suppression, c’est-à-dire la mort. Il est rare qu’elle soit précédée de cruautés inutiles. La haine même ne préside toujours pas à ces sanglantes exécutions dont le préjugé a fait un devoir. « La haine, dit Balzac, est le vice des âmes étroites, elles l’alimentent de toutes leurs petitesses, elles en font le prétexte de leurs basses tyrannies. La vengeance est l’effet d’une loi à laquelle obéissent les grandes âmes. Dieu se venge et ne hait pas. » N’a-t-on pas vu un bandit offrir deux de ses cartouches à un homme que ses représentations et ses prières ne pouvaient empêcher de se déclarer son ennemi, en acceptant deux des siennes, et lui dire les larmes aux yeux :

— Puisque tu le veux, eh bien ! que la destinée s’accomplisse ! nous sommes en guerre : à partir de demain, garde-toi !

On conçoit par ce qui précède que la vendetta ne peut pas être restreinte dans ses effets à deux individus seulement. C’est une guerre de famille à famille ; après chaque exécution, un nouveau justicier se lève parmi les proches de la victime. Le sang appelle le sang. Ces duels qui mettent en présence des races entières duraient parfois pendant plusieurs générations.

En Corse tout acte est producteur d’autres actes d’une importance égale, ou supérieure : et cela provient de ce que nul ne conçoit de la part d’un autre un mouvement, un geste irréfléchi. Si le germe de ce mouvement, de ce geste échappe à son discernement, son inquiétude se manifeste par une défiance dont il ne se départira qu’avec peine.

Tous les peuples du Midi sont enclins à l’oisiveté. Le Corse ne fait point exception ; sa sobriété se contente des produits qu’une terre favorable fournit sans exiger trop d’efforts. Mais alors que les populations méridionales, baignées de soleil, respirent la gaieté et la joie, le Corse est méditatif et presque taciturne ; son isolement entre la mer et la montagne ont développé chez lui le penchant à la réflexion. Sans contact avec les civilisations extérieures, avec les sciences, les lettres, les arts, en un mot avec tout ce qui aurait pu mûrir le génie naturel de la race, son cerveau, par une activité contrastant avec l’oisiveté de ses membres, s’arma pour la lutte, acquit les qualités et les défauts exigés pour la défense de l’homme en société.

Suivant un écrivain continental[1], auquel nous devons l’ouvrage le plus judicieux qui ait été écrit sur notre île, le Corse est « naturellement porté vers la justice, mais lorsqu’elle frappe au dehors de sa famille ; fort de raison et de logique lorsqu’il est désintéressé dans ses jugements ; sophiste lorsqu’il s’agit de ses propres intérêts ; d’une grande pénétration d’esprit ; curieux comme une femme des affaires des autres, extrêmement secret sur ce qui le concerne. Il abhorre le mensonge, et souvent n’aime pas dire toute la vérité : ce qui le rend parfois contraint et embarrassé en société. Il est taciturne par caractère, réservé par prudence, soupçonneux et méfiant en public, expansif au sein de l’amitié. »

[1] Robiquet. Recherches historiques et statistiques sur la Corse.

Le Corse a une haute opinion de soi. En principe, il est rebelle à tout esprit de hiérarchie. Nous verrons plus loin ce qui a fait de la Corse le pays du monde où les inégalités sociales sont le moins sensibles. Contentons-nous pour l’instant de le constater. Le dernier paysan corse traite d’égal à égal avec ses compatriotes et les étrangers le plus haut placés. Un sous-préfet de la Restauration, qui séjourna en Corse assez longtemps pour connaître le pays et ses habitants, raconte que le berger insulaire aborde avec hardiesse des inconnus, s’enquiert de ce qui les concerne, et entame avec eux des discussions politiques. Enfin il le dépeint comme très curieux. Un autre écrivain prétend qu’il y a dans son cas moins de curiosité que d’orgueil. « Ce Corse, ajoute-t-il, dans cet entretien, ne veut prouver autre chose, sinon que, dans son humble position, il comprend les questions les plus élevées, et, tout en vous parlant, il a la conviction que si le Ciel l’eût fait naître riche ou favorisé par les circonstances, il serait devenu un homme supérieur. »