Dans certaines localités, les voceratrice, sortes de professionnelles de la douleur, se réunissent autour du lit du défunt. Chacune à son tour se détache et vient psalmodier les mérites du mort, « en gesticulant, tournant autour de lui, lui parlant, feignant de l’écouter, le faisant répondre, le touchant, lui prenant les mains, comme s’il était vivant ».

Cette première cérémonie faite, on enlève le cadavre pour le porter à l’église, et, aussitôt, les voceratrice se lamentent à la fois. La messe finie, on porte le corps au cimetière, et tout le monde retourne à la maison mortuaire où un dîner réunit les membres du clergé, la famille et les amis. En Balagne[4] ce sont les habitants du village qui portent à la famille du mort pour elle et les étrangers qui sont venus différents mets qui forment ce qu’on appelle le conforto.

[4] Région qui comprend la partie septentrionale de l’arrondissement de Calvi.

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Si le mort a été tué, les lamentations prennent un autre caractère ; les voceratrice ressemblent à des furies et chacun de leur cri est un cri de vengeance. Elles déchirent leurs vêtements, s’arrachent les cheveux et s’ensanglantent avec leurs ongles la figure et la poitrine. Souvent, elles sucent les plaies du mort et conservent sa chemise et ses vêtements ensanglantés pour les montrer à ses enfants. On en a vu profiter de la circonstance pour rappeler la mort d’une personne tuée depuis douze ans, et qui n’avait pas été vengée, demander vengeance pour elle et l’obtenir ! Les hommes, dans ce cas, n’assistent pas à la cérémonie en vains spectateurs. Ils s’arrachent la barbe et les cheveux et se déchirent le visage en criant : Ohime ! Ohime ! (hélas ! hélas !) Les hommes en signe de deuil ne se coupent plus la barbe, et on n’ouvre jamais les croisées jusqu’à ce que le mort ait été vengé. « Nous connaissons un gendarme, dit M. Gracieux Faure, qui écrivait en 1858, dont le père fut tué un vendredi, il y a plus de vingt ans, et qui depuis cette époque n’a jamais, en signe de deuil, manqué de jeûner le vendredi au pain et à l’eau. Nous avons vu s’ouvrir, en 1858, des volets qui étaient demeurés fermés depuis 1830 ; voici dans quelle circonstance : trois jeunes gens avaient été tués à cette époque ; ils étaient orphelins : leur tante et leur oncle qui était prêtre, ne pouvant personnellement les venger, s’enfermèrent chez eux et se condamnèrent à une réclusion si rigoureuse que, jusqu’à la fin de leur vie, ni l’un ni l’autre n’a jamais revu le soleil.

« Si leurs neveux eussent été vengés par la mort de trois de leurs ennemis, le deuil eût cessé par là même, et la maison se fût ouverte comme par le passé : mais le meurtrier seul ayant été tué, une demi-persienne seulement fut ouverte ; l’oncle passa ainsi dix-sept ans, et sa sœur vingt-huit, au milieu de ténèbres volontaires. Celle-ci est morte tout récemment laissant une fortune considérable, et, par son testament, elle a légué une certaine somme à ceux qui devaient la porter en terre, à la condition qu’ils feraient un long détour pour éviter de passer devant la maison de ses anciens ennemis. Elle a voulu, en outre, que son cercueil fût scellé dans le mur, et que la clef en fût jetée dans le fleuve voisin, pour le cas peu probable où le tombeau de sa famille deviendrait la propriété de ses adversaires. »

Tel est le sort auquel se condamnait, il y a peu d’années, une famille forcée par des circonstances exceptionnelles de renoncer à sa vengeance. Mais ces circonstances étaient excessivement rares, le sang versé appelait le sang et la guerre était déclarée. Presque toujours on avertissait avant de commencer les hostilités par la formule sacramentelle : « Garde-toi ». « Le Corse, dit Paul de Saint-Victor, conserva toujours jusque dans ses crimes une grandeur native ; la carabine de ces bandits avait à sa manière l’honneur de l’épée du duel. Une sorte de droit des gens réglait la guerre de vendetta ; elle avait ses cartels, ses défis, ses délais, ses trêves, ses lieux d’asile. Les clauses de ce code des buissons furent toujours observées avec une loyauté scrupuleuse. »

Pour se faire une idée de la profondeur avec laquelle la vendetta et son code étaient encore ancrés, il y a vingt ans, dans les mœurs corses, il suffit de lire cette ordonnance, qui fut affichée sur le territoire d’un chef-lieu de canton de l’arrondissement de Sartène :

« Article premier. — Il est formellement interdit de porter des armes sur le territoire de la commune de Levie.

« Art. II. — Exception est faite pour les personnes notoirement en état d’inimitié. »