Et notez que le brave homme de maire, qui a rédigé et fait placarder cette ordonnance en 1886, se considérait comme ayant des idées très avancées.
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Quand le terrible « Garde-toi » avait été prononcé, la catastrophe était prochaine, à moins — ce qui était fort rare — que l’un des partis refusât l’inimitié. Un homme qui avait été provoqué par un outrage personnel, ou par le meurtre d’un des siens, n’était pas absolument et inévitablement tenu à la vengeance. Cela n’était pas très honorable ; mais on en cite quelques exemples. Pour refuser l’inimitié, il n’était pas nécessaire d’avoir directement ou par autrui, un entretien avec ses ennemis ; il suffisait de ne porter ni fusil, ni pistolet, ni autres armes. Dès lors, cet homme devenait inviolable et on aurait regardé comme lâche et infâme celui qui l’aurait frappé.
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Si l’inimitié a été acceptée, si la famille réunie en conseil a déclaré que l’honneur exige une vengeance, on voit immédiatement s’entremettre les parolanti ou paceri (conciliateurs). Souvent, par des concessions demandées à propos, ils faisaient tomber les armes au plus fort de la lutte et réconciliaient des familles prêtes à s’entr’égorger. Se portant garants de la sincérité et de la durée du traité conclu, les paceri en répondaient sur leur tête et sur leurs biens. Fallait-il fixer par écrit les conditions de la paix ? ils se chargeaient de ce soin. Pour qu’ils pussent se livrer en toute sécurité à cette belle mission, les paceri jouissaient du privilège de l’inviolabilité. A leur approche, les hostilités étaient suspendues, les stylets rentraient dans le fourreau, et les trêves duraient aussi longtemps que les négociations pacifiques n’étaient pas rompues. Le moindre outrage fait à ces hommes de bien se dévouant pour la paix générale eût suffi pour déshonorer un parti ou une race.
Si les parolanti échouaient, la situation des familles ennemies devenait épouvantable. Il n’était pour eux plus de refuge, plus d’abri où la mort ne les frôlât pas à chaque instant. Lorsqu’ils voulaient se transporter d’un lieu dans un autre, dit Salvatore Viale, ils voyageaient comme les pèlerins de l’Asie en caravane, avec trois troupes de bretteurs, l’une armée pour les escorter, les deux autres pour battre les maquis à droite et à gauche, afin de rompre ou d’empêcher les embuscades. Tel qui se trouvait trop pauvre ou dénué d’amis pour employer ce moyen se croyait au moins obligé de dissimuler le voyage qu’il allait entreprendre. La défiance était si grande que non seulement il cachait ce voyage à ses proches, mais encore à sa femme et à ses enfants eux-mêmes ; ou s’il leur disait qu’il allait à la montagne, c’était pour descendre avec plus de sécurité dans la plaine. Souvent, il choisissait comme l’heure le plus favorable à son départ le moment où éclatait une tempête nocturne. Il comprenait si bien le danger qu’il allait courir que, dans ces occasions, il renfermait dans un paquet cacheté le testament qui contenait ses dernières volontés. S’il traversait un bois ou longeait un précipice, il appuyait l’index sur la détente d’un pistolet et tressaillait au moindre bruit des branches, menacé à chaque instant par l’apparition du canon d’un fusil.
Les murailles dans lesquelles vivaient les familles en état d’inimitié portaient l’indice plus ou moins apparent de leur situation ; les ouvertures étaient à moitié murées comme celles des monastères et défendues par des mâchicoulis ; les jardins étaient entourés de remparts : la terrasse bâtie au-dessus du toit était protégée par un parapet crénelé. Dans plusieurs localités, les habitations comportaient un four et un puits, afin qu’en cas de siège on pût sans sortir faire face à tous les besoins du ménage. On reconnaissait facilement l’état d’inimitié auquel ces demeures étaient soumises lorsque, contrairement à l’usage, on n’apercevait pas de linge étendu pour sécher aux fenêtres et que celles-ci étaient fermées comme dans les lieux où règne la malaria.
L’étranger, admis à une hospitalité généreuse, s’étonnait de voir le chef de famille se promener le long de la salle, s’avançant ou reculant tour à tour d’une fenêtre à l’autre dans l’attitude d’un maître d’escrime. La légende a gardé le souvenir d’un prêtre qui, par suite d’une inimitié que lui avaient légué ses ancêtres, resta dix ans en état de quarantaine domestique. Fatigué de compter et de mesurer sans cesse ses pas, il avait tracé des lignes de divers côtés pour marquer l’espace dans lequel il pourrait dégourdir ses jambes sans risquer sa vie.
Dans certains villages, des générations presque entières passèrent sans prendre aucune part à la vie sociale. On assure que dans l’arrondissement de Sartène, de petits enfants, portés sur les fonts baptismaux le jour de leur naissance, ne purent reparaître à l’église qu’après que l’âge eut blanchi leurs cheveux.
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