Quelquefois en approchant d’une maison d’aspect inhabité, le voyageur lisait, collée sur un arbre, à quelques mètres de l’habitation, une affiche ainsi conçue :
« Il est défendu à tout médecin, notaire, curé, fonctionnaire public, soldat, gendarme, ouvrier, de porter secours et assistance à X… »
Ces avis étaient généralement plus respectés que ceux que placardent les agents de l’autorité. Pour avoir contrevenu à une interdiction de ce genre, un Lucquois eut l’oreille coupée. Le moindre accident qui puisse arriver au délinquant est d’être mis à nu et fustigé avec un faisceau de verges et d’orties. L’exécution a toujours lieu en présence de témoins pour que l’exemple en soit salutaire.
LE BANDITISME
Autrefois, un acte de vengeance ne poussait pas toujours dans le maquis l’individu qui s’en était rendu socialement coupable. Par suite de la répression, le nombre des bandits a considérablement augmenté proportionnellement aux meurtres relevés dans l’île. Il va de soi que tout prévenu qui se refuse à reconnaître l’arbitrage des tribunaux se trouve par là même hors la loi. C’est le bandit.
La Corse est le seul pays où le mot bandit soit encore employé dans son acception primitive : banni. Il désigne, non pas celui qui fait partie d’une bande, mais l’individu au ban de la société, qui justement vit presque toujours isolé.
Cependant, l’acception injurieuse du mot se généralisant, les Corses, pour exprimer l’état d’un compatriote qui a pris le maquis, disent qu’« il est dans le malheur ». Cette locution, d’un fatalisme douloureux, est souvent justifiée.
Le bandit n’est pas toujours un criminel, pas même un meurtrier ; les condamnations à quelques jours de prison pour un simple délit, les contraventions les plus futiles, la loi du recrutement, auquel la population, malgré ses goûts belliqueux, se montrait assez réfractaire, les luttes électorales, plus chaudes en Corse que partout ailleurs, ont jeté des quantités d’insulaires dans le maquis. Tous n’y restèrent pas, et nous pourrions citer plus d’un bandit qui a fourni par la suite une très honorable carrière dans l’administration ou dans l’armée. D’autres entraînés par les circonstances ont fait de nombreuses victimes et ont fini par porter leur tête sur l’échafaud. Cependant, on peut dire du banditisme, comme du journalisme, qu’il mène à tout, à la condition d’en sortir.
Les bandits d’autrefois furent des personnages quasi-historiques : s’ils se trouvèrent hors la loi, ce fut plus comme adversaires du gouvernement que comme criminels. Nul ne songeait guère à leur reprocher leurs actes de vendette ; mais leur ambition, leur influence sur les masses et l’usage qu’ils en faisaient les rendaient dangereux pour la tranquillité de l’Etat. Quand ils voulaient venir à composition et se mettre au service du gouvernement, ils étaient bien accueillis et bien rétribués, non seulement les grands chefs, qui maniaient des milliers d’hommes, mais encore les plus vulgaires assassins[5].
[5] Lire dans la Vendetta dans l’histoire, les biographies de Giudice delle Rocca et de Ferrando da Quenza. On trouvera plus loin celle de Sampiero Corso, père et grand-père de maréchaux de France.