—Oh! j'ai maman... Mon père était couvreur; il s'est tué en travaillant, il y a cinq ans. Nous sommes cinq enfants, je suis la plus vieille. Maman raccommodait des bas, quand on lui en donnait. Alors, moi et mon frère, un jour qu'il n'y avait pas de pain à la maison, et que nous avions faim, nous sommes partis sans rien dire et nous avons demandé chacun de notre côté!... Le soir, j'avais quinze sous, mon frère neuf, et je suis bien sûre qu'il avait fait comme moi, qu'il avait mangé des gâteaux. Maman nourrissait ma dernière petite sœur; elle était bien fatiguée, à force de se priver pour nous. Quand nous lui avons dit d'où venait cet argent, elle a voulu se fâcher. J'ai été acheter du pain, du lait, et du sucre pour ma petite sœur; elle s'est mise à pleurer et ne m'a pas grondée! Je recommençai le lendemain. Cela m'amusait beaucoup; j'avais toujours plus que mon frère. Un jour, je me suis adressée à un monsieur, qui m'a amenée ici; j'y suis restée huit jours. Maman est venue me chercher. On a vu qu'elle était bien malheureuse; on lui a promis des secours et on m'a laissé partir. On nous donnait un pain par semaine; c'est pas beaucoup pour six. Je recommençai à demander. J'ai rencontré le monsieur qui m'avait amenée ici; il a fait semblant de ne pas me voir. Un autre m'a vue et m'a arrêtée, il y a deux jours. On m'a dit que c'était la seconde fois; qu'on ne me rendrait plus; qu'on m'enverrait à la correction. Tant mieux! j'apprendrai à lire et à travailler; sans cela, je mendierais toujours.

... Et vous, me dit-elle, qu'est-ce que vous avez donc fait?...

—Moi, lui dis-je, je n'en sais rien.

—C'est comme moi, dit la chanteuse, qui se mêla à la conversation. Je pince de la guitare devant les cafés. Nous nous étions mis plusieurs ensemble: un joueur de vielle, une femme qui jouait de la harpe et un violoniste. Celui-là gardait tout l'argent et je travaillais pour rien; ça m'ennuyait et je les ai quittés. Il y a trois jours, je m'arrêtai dans les Champs-Élysées devant un café; deux messieurs me firent monter dans leur cabinet pour chanter, et on m'a arrêtée pour ça.

Cette fille avait neuf ans; elle mentait avec un aplomb incroyable: elle était perdue depuis deux ans. Elle quitta le dépôt pour aller dans un hôpital.

—Oh! dit celle qu'on appelait Rose, si on t'envoyait à la correction, toi, tu ne l'aurais pas volé! Tu sais bien que je vends des bouquets aux Champs-Élysées; c'est pas à moi que tu peux en conter. Avec ça que Jules ne te voyait pas, le soir, quand il attendait que j'eusse vendu mes fleurs.

—Ah! dit la chanteuse, parles-en de ton ami Jules... c'est un petit voleur qui me courait toujours après pour avoir mon argent... On vous a arrêtés dans le même garni; ça n'arrangera pas tes affaires à toi: on vous enverra guérir votre gale chacun de votre côté, car il l'a aussi ta maladie de sang; je l'ai assez vu se gratter.

Mlle Rose n'était pas heureuse dans ses tentatives de conversation; elle se tut.

On apportait le pain; c'était une boule ronde, noire, recouverte de son; on pouvait faire avec la mie toute espèce de choses, comme avec du mastic.

Le guichet s'ouvrit et on cria: