Je fis semblant d'être gaie; je sautai, je fis des agaceries aux gens de la maison. Ma gentillesse plut et l'on nous prodigua les mêmes soins que si nous avions été riches.

Le lendemain, ma mère alla recevoir ses secours de route à la mairie, et notre voyage se continua sans accident jusqu'à Châlons. Ma mère était pieuse, et, sous l'influence de sa dévotion, elle m'a donné dans mon enfance des habitudes et des impressions dont rien n'a pu effacer le souvenir. Chaque fois que nous rencontrions une église, une croix, un calvaire, nous faisions une prière et nous demandions à Dieu de nous protéger dans cette longue route, toujours pénible pour une femme et pour une enfant réduites à marcher à pied.

Au moment de notre arrivée à Châlons, de grosses gouttes de pluie commençaient à tomber. Tout annonçait l'approche d'un orage affreux.

Nous courûmes, malgré notre fatigue, à l'embarcadère des bateaux à vapeur. Il faisait une chaleur étouffante; j'avais été tellement brûlée par le soleil, que mon cou était tout couvert de cloques; je souffrais beaucoup. Le bateau partait à cinq heures du matin. Ma mère, pour assurer sa place, paya d'avance. La fille d'auberge nous éveilla à quatre heures. Nous descendîmes dans une grande salle prendre du café. Tout le monde était en émoi.

Il faisait un temps épouvantable. La Saône roulait ses flots comme la mer. On y voyait à peine, ce qui ajoutait encore aux difficultés de l'embarquement. On avait mis une planche pour conduire les voyageurs de la terre au bateau. Le vent était si furieux, qu'on courait risque d'être emporté.

La crainte de perdre sa place fit commettre une imprudence à ma mère. Elle me prit dans ses bras et elle se hasarda à passer en courant; mais son poids fit remuer la planche, ma mère fit un faux pas, ouvrit les bras, et je tombai dans la Saône.

On me retira tout étourdie de cette chute et de ce bain involontaire, mais sans autre mal que la peur.

Naturellement, nous avions pris les secondes places. C'était une petite chambre carrée, avec des bancs tout autour. Quand je fus changée et séchée, je regardai les personnes qui nous entouraient. Il y avait un prêtre à l'air bon et vénérable. Ses cheveux étaient blancs, son front haut, ses yeux noirs; il avait l'air jeune. On eût dit que cette chevelure blanche était une auréole pour le faire respecter, malgré son air de jeunesse apparente. Il y avait encore deux ouvriers proprement vêtus, une femme en robe voyante, coiffée d'un bonnet excentrique, et l'air hardi; maman et moi: nous faisions, en tout, six personnes.

Un peu remise de mes émotions, je m'approchai du prêtre et je tâchai de voir dans le livre qu'il tenait.

Les prêtres catholiques, qui n'ont point de famille, se plaisent avec les enfants; tant il est vrai que la nature sait toujours garder ses droits. Le curé me fit signe d'approcher, me montra de saintes images et m'engagea à prier Dieu, pour qu'il fît cesser l'orage. Je me mis à genoux devant lui, et je répétai à haute voix les paroles qu'il me disait tout bas.