Nous arrivâmes bientôt à l'endroit où nous devions nous quitter. Ma mère se séparait à regret de ses amis: incertaine du lendemain, effrayée de la longueur de la route qu'elle allait entreprendre à pied avec moi, elle regardait en arrière. Mais le souvenir de son mari ne lui permettait pas d'hésiter: la crainte de voir apparaître un obstacle à notre fuite l'aiguillonnait. Quant à moi, je brûlais du désir de partir; je tirais maman par sa robe. On eût dit que l'espace qui était devant nous m'appelait.

A l'âge que j'avais, la misère est une partie de plaisir, quand on va la chercher hors de chez soi.

Henriette pleurait à chaudes larmes. Honoré me serrait sur son cœur; mais l'envie de voyager était plus forte que l'émotion des adieux, et je cherchais à me dégager.

A ce moment, les routes aux abords de Paris étaient encore pavées et bordées de grands arbres. En écoutant le bruit des voitures et le vent qui faisait crier les branches et bruire les feuilles, je me sentais palpiter d'impatience et de bonheur.

De tout ce que je voyais, de tout ce que je m'attendais à voir, surtout, je faisais un monde, et je disais à chaque instant: Partons.

Henriette me donna une petite robe, Honoré un chapeau de paille à larges bords. Ils n'étaient riches ni l'un ni l'autre, cependant ils nous offrirent un peu d'argent. Ma mère les rassura:

—J'ai ce qu'il faut pour moi et pour Céleste.

Leur bon cœur se gonfla, car ils savaient bien que nous sortions de l'hôpital sans un sou, mais ils n'osèrent pas insister. Nous échangeâmes ces baisers des malheureux qui ne ressemblent en rien aux caresses des gens du monde, et nous nous séparâmes en prenant chacun la route opposée.

Nous marchâmes un quart d'heure en silence. Ma mère s'arrêta, regarda en arrière. Je voulais voir comme elle. Je montai sur une borne qui marquait un quart de lieue. J'entendis maman soupirer; je vis ses yeux se mouiller de larmes, et elle se dit à elle-même: Plus rien!

Nous marchâmes toute la journée sans rien prendre. A huit heures, nous avions fait une étape et nous entrions dans une ferme qui bordait la route. Nous demandions si peu, que l'on nous reçut froidement. J'étais bien fatiguée; mais, comme le malheur développe l'intelligence, je compris qu'il ne fallait pas laisser voir mon abattement.