Prévoyant mon départ, les bonnes sœurs grises me serraient à tour de rôle dans leurs bras. Elles me couvraient de baisers et de chatteries.
Mon Dieu! que c'était une belle chose pour moi alors qu'un hospice. J'étais une cause d'enchantement perpétuel pour les abonnés. On appelle ainsi dans les hôpitaux les malades qui, atteints depuis de longues années de maladies incurables, voient passer devant eux, immobiles et sans espoir, la population flottante des personnes atteintes de maladies aiguës. Ces pauvres gens avaient vu bien des entrées et des sorties, ils avaient vu arriver bien des vivants, ils avaient vu emporter bien des morts.
Je leur rappelais la vie, dans ce qu'elle a de plus doux et de moins désillusionné, l'enfance. Aussi le soir, dans cette grande salle Sainte-Marie, quand les sœurs me faisaient réciter tout haut mes prières, ils écoutaient avec recueillement cette voix d'enfant qui prie pour tout ce qui souffre.
Chastes et douces impressions de mes premières années, l'existence que j'ai menée depuis vous a bien peu ressemblé, mais combien de fois, au milieu de l'agitation des plaisirs et de la vie, j'ai regretté le temps où je vous ressentais!
Le moment de partir était venu. Nous reçûmes avis du bureau de police que mon cher beau-père allait sortir de prison. Ma mère voulait mourir plutôt que d'être exposée à le revoir. On lui donna le conseil de quitter Paris.
Une ouvrière, qu'elle avait employée, lui dit:
—Écoutez, je suis au moment de partir pour Lyon, où je dois travailler chez M. Pomerais, chapelier. Voulez-vous partir à ma place?
J'ai cru que ma mère allait l'étouffer en l'embrassant.
—Henriette, vous nous sauvez la vie; je me souviendrai toujours du service que vous me rendez, et je prie Dieu qu'il me donne l'occasion de vous montrer ma reconnaissance.
Deux jours après, ma mère prit un passeport sous un nom supposé, avec le droit des indigents, trois sous par lieue, et le lendemain nous partîmes. Henriette nous fit la conduite avec un ouvrier ébéniste, nommé Honoré, qui avait voulu épouser ma mère, plus tard être mon parrain, et qui n'avait jamais été qu'un ami dévoué.