Un jour sa camarade en prit tant de jalousie qu'elle me fit une scène. Mlle Bénard me pria de ne plus lui parler.

Elle m'écrivait. Un jour on trouva une de ses lettres; on la mit au séparé. Quand elle sortit, au bout de huit jours, elle vint à mon métier, m'embrassa et me dit:

—On peut me mettre au séparé[ [2], au cachot, toute ma vie, cela ne m'empêchera pas de t'aimer toujours.

Mlle Bénard me gronda de m'être laissé ainsi embrasser.

Je lui répondis que je ne pouvais pas empêcher qu'on eût de l'amitié pour moi.

C'était un vrai garçon pour le caractère que cette Denise. Sa figure était franche, hardie; rien ne lui faisait peur. Quand on la punissait, elle chantait. C'était un diable. Elle n'était pas méchante, mais indomptable. Comme on lui défendait de me parler en cachette, elle me donnait des rendez-vous; elle avait toujours quelque chose à me dire. Elle était si affectueuse pour moi, que je m'étais attachée à elle, et au lieu d'éviter les occasions de la voir, je les cherchais.

Ce fut à mon tour, quand elle parlait aux autres, d'avoir du chagrin; je la boudais.

Elle m'envoyait alors des dessins charmants qu'elle faisait elle-même, avec les soies plates de toutes couleurs qui servaient à broder les châles, ou faisait sur du papier blanc des fleurs, des oiseaux, et on s'envoyait cela les unes aux autres. La sous-maîtresse n'y voyait rien.

Quand le soir les autres allaient jouer, après le travail, j'allais m'asseoir auprès d'une fenêtre, non pour voir dans la rue, cela n'était pas possible, il y avait en dehors un auvent formant en haut un soupirail par où nous venait le jour, mais pour entendre passer les voitures, pour entendre crier les marchands.

Les Normands qui vendent de la romaine dans des hottes me paraissaient si heureux d'être libres! J'aurais donné dix ans de ma vie pour sortir une journée.