—Gardez-vous, lui répondit ma mère, de dire que vous m'avez rencontrée.
L'homme fit les plus belles promesses de discrétion du monde. La première chose qu'il fit, en rentrant chez lui, fut d'écrire à sa femme: «Devine qui je viens de rencontrer à Lyon, chez un tel, chapelier, cette pauvre Mme G... avec sa fille.»
Peu de temps après, mon beau-père savait où nous étions. Comme il n'avait pas un sou, il se fit engager en qualité de chauffeur sur un bateau à vapeur qui faisait le service de Lyon. Je vous ai dit qu'il était ingénieur-mécanicien.
Ignorant la présence de G... à Lyon, nous vivions dans une complète sécurité. Le réveil fut affreux.
Un jour, ou plutôt un soir, car à quatre heures et demie, dans l'hiver, il fait nuit, je promenais mon chien. J'étais au milieu de la place, quand un homme me prit dans ses bras, et m'enleva de terre comme une plume.
J'allais crier; mais tout d'un coup les battements de mon cœur s'arrêtent, ma voix s'éteint dans ma gorge. Je venais de reconnaître mon beau-père.
Il ne me dit pas un mot; je ne pouvais revenir de ma surprise. Ce fut seulement quand je vis que nous nous éloignions de la maison que je lui dis: Où me conduisez-vous donc? ma mère demeure là.—Sois tranquille, elle viendra bien nous retrouver.
Je fis un effort pour m'arracher de ses bras et crier; mais il me serra si fort que mes os craquèrent et que ma voix mourut sur mes lèvres. Il m'étouffait.
—Écoute, me dit-il, ta mère est une misérable. Il y a bien longtemps que je la cherche; elle va me payer aujourd'hui tout le mal qu'elle m'a fait. Je sais bien qu'elle ne m'aime pas; toi, c'est autre chose, il faudra bien qu'elle te trouve, mais elle cherchera longtemps.
Je compris que j'étais perdue. Je jetai un dernier regard en arrière; chaque pas qui m'éloignait de ma mère me faisait mourir. J'allais fermer les yeux, quand je vis mon chien qui me suivait. Tout mon courage me revint, je n'étais plus seule. Je regardai. Mon chien avait l'air triste: on eût dit qu'il comprenait.