Nous passâmes dans plusieurs rues, puis devant un grand passage qui me fit peur. C'était la boucherie. Tous ces cadavres de bestiaux pendus aux portes, ce ruisseau qui coulait au milieu du passage, plein d'un sang noir et caillé, les quinquets fumeux qui projetaient à l'entrée une lueur sombre et terne; tout cela me faisait trembler de tous mes membres.

Nous étions arrêtés à l'entrée du passage. Déjà G... mettait son pied sur la première marche; par un mouvement plus fort que ma volonté, je lui passai mes deux bras autour du cou. Il n'y prit pas garde, le méchant homme, car s'il eût compris ma terreur, il m'eût fait entrer dans ce passage pour mieux me faire souffrir; mais, regardant à sa gauche, il traversa la rue et nous entrâmes dans une espèce de cul-de-sac; vers le milieu, il s'arrêta; je regardai la maison où il se disposait à entrer. Elle était haute, étroite; les fenêtres étaient fermées. Au rez-de-chaussée, il y avait une seule boutique dont les carreaux étaient blanchis. Cette maison ne ressemblait pas aux autres maisons. L'allée était noire. En entrant, mon corps se raidit et j'appelai mon chien. Mais en se retournant et voyant la pauvre bête sur ses pas, G... lui donna un coup de pied. Je sentis quelque chose de si douloureux à mon cœur, que je m'affaissai sur l'épaule de mon bourreau. Je ne vis plus rien; je n'entendis plus rien que les plaintes de mon chien qui s'éloignait en gémissant. Je ne sais si je m'étais évanouie, ou si la volonté de ne plus voir, de ne plus entendre, m'avait engourdie pendant quelques instants. Enfin j'entendis parler; c'était une voix de femme. J'ouvris les yeux et sautai à bas de la chaise sur laquelle on m'avait déposée. Je courus près de cette femme; je me serrai si près d'elle, qu'on eût dit que je voulais entrer dans son corps. Je vis les yeux de G... qui dardaient sur moi; je détournai la tête et n'osai dire un mot. Nous étions dans une salle qui me paraissait étrange. Cela ressemblait à un café, et cependant cela n'en était pas un. Il y avait là des chaises, des tables, un comptoir, des liqueurs, plusieurs femmes décolletées, à peine vêtues. Une de ces femmes était assise à côté de G... C'est près de celle-là que je m'étais réfugiée. Elle avait la voix rauque, l'air méchant. Deux autres femmes étaient à une table avec deux hommes; au milieu de ce groupe montait une flamme bleue et rouge qui me fascinait et donnait un air diabolique aux personnages qui l'entouraient. Deux autres femmes jouaient aux cartes. J'en vis une autre encore, qui, derrière moi, travaillait à une petite robe d'enfant. Elle avait l'air plus jeune que ses compagnes; elle était plus décente dans sa mise. Elle avait quitté son ouvrage et me regardait. Je la vis bien en face. Ses yeux était bons; sa figure, quoique laide, avait quelque chose de doux qui m'attirait vers elle.

Avec l'instinct de la peur, qui cherche à fuir, j'examinai cette singulière boutique où j'étais prisonnière, les carreaux dépolis ne me permettaient pas de voir au-dehors; la porte sur la rue était condamnée.

Je fis un mouvement de surprise. La femme près de laquelle j'étais placée se préparait à boire un verre de liqueur jaune clair, qui se renversa en partie sur elle.

—Le diable emporte l'imbécile! s'écria-t-elle; voilà ma robe tachée.

Et elle me poussa si brutalement que j'allai rouler à quelques pas. Je restai stupéfaite, n'osant même plus lever les yeux.

Au bout d'un instant, je sentis quelqu'un qui me tirait doucement par la manche. C'était la femme qui travaillait. Je pris la main qu'elle me tendait et je la serrai de toutes mes forces; elle me prit sur ses genoux. Mon cœur se détendit un peu.

Les deux femmes qui étaient à table avec des hommes dirent à celle qui était près de G...—Eh! la Louise, veux-tu du punch?

—Non, répondit celle qu'on appelait ainsi, c'est bon pour des enfants votre mélasse; j'aime mieux l'eau-de-vie naturelle.

Elle acheva de boire le verre qui avait été la cause de ma disgrâce. Puis s'adressant à G..., elle reprit la conversation interrompue.