J'allais nécessairement me trouver en face de ma mère, et je tremblais à la pensée de cette entrevue. Cependant, contre ma mère, j'avais une force dans ce qui me restait de conscience: c'était le sentiment profond, que sans l'abandon où elle m'avait laissée, sans la jalousie qu'elle m'avait mise au cœur, je n'aurais jamais pris un parti si désespéré. Je tremblais donc encore plus à la pensée de me présenter devant M. Régnier.

—Allons, me dit Denise, ne vas-tu pas trembler maintenant? Si tu as l'air de faiblir, il te renverra à la correction; si tu es bien décidée, il ne fera pas de difficultés. On ne peut t'empêcher de faire ce que tu veux, si ta mère y consent; ce qu'elle fera pour se débarrasser de toi.

Mlle Fanny fit avancer une voiture. J'avais fait prévenir ma mère de se trouver rue de Jérusalem, à midi. La première personne que je vis ce fut elle.

Je la remerciai d'être venue; je lui dis que mon parti était pris, que toute objection était inutile.

—Je sais bien que tu me préfères Vincent, que tu ne le quitterais qu'avec douleur; quand même tu le quitterais, d'ailleurs, tu ne pourrais plus me garder; pour éviter tout retour, j'ai jeté ma robe blanche aux orties. Pudeur, conscience, douleur, j'ai tout étouffé! il n'y a plus rien à faire pour moi. Personne au monde ne m'aimait plus; je suis morte pour les honnêtes gens. Ne pleure pas; ce n'est pas de ta faute. Tu es faible; tu as été si malheureuse, que personne ne te blâmera. Laisse ma destinée s'accomplir. L'ambition est entrée dans mon cœur; je deviendrai riche. Et puis, vois-tu, j'ai pris ma classe en dégoût; je n'aurais jamais pu être la femme d'un ouvrier. Ce que tu as enduré de misère et de privations, ce que j'ai vu moi-même me fait peur; malgré moi, mon imagination s'envole vers ce monde brillant, que j'aime mieux approcher, fût-ce en esclave, plutôt que de régner sur mes pareilles!

Le mal a son orgueil comme le bien. Triste orgueil! Je m'exaltais en parlant, et je sentais de nouveau la fièvre me monter au cerveau.

—Folle! me dit ma mère, qui donc t'a ainsi monté la tête? C'est la misère et l'infamie que tu veux me faire accepter pour toi! Oui, j'ai eu des torts, j'en conviens; mais tout peut se réparer. Renonce à ton projet; viens avec moi: je te jure de tout rompre.

—Non, lui dis-je; il est trop tard.

Elle connaissait mon caractère, et n'insista plus.

On me fit entrer dans le cabinet où j'avais déjà paru.