J'ai fait jusqu'à présent, et je compte faire dans la suite de ce récit, assez bon marché de mon caractère et de ma personne, pour avoir le droit de dire le bien comme le mal. Je n'excuse pas mon action, je la raconte.
En interrogeant, après douze années, le souvenir attaché à cette démarche, qui m'a perdue, et qu'on devait me faire payer si cher, je puis me rendre ce témoignage, que l'idée même de la dépravation était étrangère à la résolution que j'avais prise; ce que je démêle de plus distinct au milieu des sentiments confus qui m'agitaient alors, à côté de ma jalousie pour ma mère et de ma haine pour Vincent, c'est un besoin impérieux de savoir comment vivait ce beau monde envié et rêvé par les pauvres. Je me suis damnée par orgueil. Mon corps était plus pur que mon âme, et je suis tombée.
Le sacrifice de la pudeur d'une jeune fille, qui se confond pour la femme honnête avec le bonheur de sa vie et les saintes joies de la maternité, ne me rappelle à moi qu'un souvenir odieux.
Denise était triomphante. Aucun obstacle ne devait plus s'opposer à notre réunion. Quant à moi, j'étais la créature la plus malheureuse qu'on pût imaginer.
Les deux jours que je passai cachée dans cette maison furent pour moi deux jours d'affreux supplice.
La fièvre qui m'avait soutenue s'était subitement affaissée, et n'avait laissé dans mon cœur que le remords, le découragement, un immense dégoût de moi-même et de la vie que j'avais embrassée. Si j'avais eu encore un peu d'exaltation, avec mon désespoir, il est certain que je me serais tuée.
Je me suis donné de cela plus tard à moi-même une preuve convaincante, mais le ressort de mon âme était brisé.
Si j'avais pu effacer de mon existence un affreux moment, j'aurais fui cette maison maudite, mais je me sentais tellement perdue, si bas tombée, que je n'avais plus d'intérêt pour moi-même, ce qui est, soyez-en sûr, le comble de la douleur humaine.
Moralement, je n'étais plus qu'un cadavre. Des volontés étrangères disposaient de moi, comme elles eussent fait d'un automate.
On m'annonça que je devais aller à la préfecture de police pour régulariser ma position. Cette nouvelle me réveilla un peu de ma torpeur.