—J'avais peur pour toi, me dit-elle. Il paraît que, quand on le contrarie, il frappe, et j'étais venue, au besoin, pour te porter secours.

Je la remerciai en souriant. Dans ce moment, je ne tenais guère à la vie, et s'il m'avait frappée, pour le plaisir de me torturer, de m'humilier, je crois qu'il aurait couru plus de danger que moi.

Je l'avais tant rebuté qu'il ne pouvait plus se passer de moi. Il venait me voir deux ou trois fois par jour. Il avait comme des moments de folie, où il me disait des choses infâmes sans motif. Cela m'exaspérait. Je déclarai que je ne voulais plus descendre près de lui. On me fit sentir brutalement que je ne m'appartenais pas. Je commençais à prendre la grosse femme en horreur. Je descendis la tête montée, et sans attendre qu'il m'adressât la parole:

—Que me voulez-vous encore? Pourquoi tenez-vous à me voir? Votre vue ne m'inspire que du dégoût. Si c'est dans vos nuits d'orgie que vous faites ces belles choses que j'ai lues ce matin, je vous plains, car le lendemain vous ne devez plus reconnaître l'auteur, et c'est dommage. Il vous sied bien de mépriser les femmes et de vous faire leur détracteur! Vous êtes moins qu'un débauché; vous n'êtes qu'un ivrogne. Si vous avez à vous plaindre d'une femme, ce n'est pas une raison pour détester les autres. Vous avez peut-être raison de nous mépriser, mais alors laissez-nous tranquilles.

J'étais un peu inquiète de l'effet de cette fougueuse harangue, dont il avait écouté le commencement en me regardant avec des yeux effarés; mais j'eus bientôt lieu de me rassurer, car, lorsque j'eus fini, je m'aperçus qu'il s'était endormi sur son fauteuil... Je sortis sur la pointe du pied.

Il paraît qu'il ne m'avait pas gardé rancune, car, le lendemain, il vint demander la permission de m'emmener dîner avec lui. Madame se hâta de dire oui sans me consulter.

Je cherchai à me rassurer en pensant qu'il gardait ses excentricités grossières pour l'intérieur de la maison, mais qu'au-dehors il se respectait davantage. Il vint me chercher à six heures et me conduisit au Rocher de Cancale.

J'étais vêtue très-simplement, avec une robe et un chapeau que je mettais pour la première fois. Ma toilette me plaisait; je me sentais un peu moins triste, peut-être parce que, pour la seconde fois, j'étais sortie de cette odieuse maison.

Dans les premiers moments, je n'eus pas trop à me plaindre de lui, sauf quelques plaisanteries de mauvais goût, peu généreuses dans tous les cas, que je réprimai de mon mieux.

Le garçon qui nous servait apporta une bouteille d'eau de seltz.