On pourrait donner à deviner en mille l'idée folle qui passa par la tête de l'homme singulier qui m'avait choisie comme victime de ses caprices. Il prit le syphon d'eau de seltz comme s'il voulait se verser à boire, et, dirigeant l'orifice de mon côté, il m'inonda de la tête aux pieds.

Il y a des conditions d'âge et des dispositions d'esprit où cela aurait pu être accepté comme une mauvaise farce; mais j'étais si malheureuse, que ce prétendu accès de folie m'exaspéra. Je versai un torrent de larmes; mes larmes étaient des larmes de rage.

Plus je pleurais, plus il riait. Si j'étais restée une minute de plus dans ce cabinet, je lui aurais brisé la tête, au risque de tout ce qui pouvait m'arriver. Heureusement, je gagnai la porte et je me sauvai en me faisant à moi-même le serment de me tuer plutôt que de continuer cette vie plus longtemps.

J'allai raconter mes peines à Denise.

Heureusement qu'elle-même avait renoncé à son absurde optimisme, car sans cela je l'aurais prise en grippe. Denise était loin d'avoir une nature délicate, mais elle était aimante; elle avait une âme virile, et notre existence commençait à lui peser autant qu'à moi.

—Prends patience, me dit-elle, et surtout pardonne-moi, car c'est ma faute. C'est moi qui t'ai conseillée; je le regrette bien, je t'assure. On m'avait trompée comme je t'ai trompée. Je vois clair maintenant; c'est l'infamie sans profit. Rien ne peut racheter un pareil passé! Moi aussi, je souffre bien; j'aime avec toute la force d'un premier amour; j'aime un homme qui me chasserait s'il connaissait ma position, et je crois que j'en mourrais.

Elle pleurait. Ce fut à mon tour de la consoler et de lui dire: Patience!

Quelle vie, grand Dieu! que celle que nous menions! quelles tortures! Être obligé de rire quand on a envie de pleurer, éveillé quand on veut dormir, prisonnier quand on rêve la liberté, dépendant, humilié quand on paye si cher le peu qu'on possède! Si on étouffait les malheureuses créatures qui s'y exposent, on leur rendrait service, et il n'y en aurait pas une qui ne dût bénir la main qui lui donnerait la mort!

L'amour se venge cruellement des femmes qui ont profané son image! Soit que leur cœur, éternellement fermé à la tendresse, se fatigue à la poursuite d'un bien qu'elles doivent toujours ignorer, soit qu'elles aient la douleur de ne pouvoir faire partager l'affection qu'elles éprouvent, et qu'elles voient la contagion du mépris s'étendre entre elles et l'objet de leur passion, alors même qu'elles réussiraient à se faire aimer, l'ombre de leur passé s'assied à leur chevet.

L'amour qu'elles inspirent est troublé comme leur existence, et si elles peuvent donner le plaisir, elles ne peuvent plus donner le bonheur.