Pour ces femmes, rentrer dans la voie du bien est difficile, presque impossible. Si elles ont la franchise d'avouer ce qu'elles ont été, toutes les portes se ferment devant elles.
Quelle est l'honnête femme, mère de famille, qui voudra prendre pour ouvrière, pour domestique une fille perdue? La chute a été volontaire, comment croire à la sincérité du repentir? Le monde n'est pas inhumain, il est incrédule.
La femme craint pour son mari; la mère craint pour son fils, pour sa fille surtout. Elle repousse la pauvre malheureuse, pas toujours par mépris,—les femmes vraiment honnêtes ont le cœur plein d'indulgence et de pitié,—mais par prudence pour ceux qu'elle aime... Essaye-t-on, au contraire, de cacher son passé?... on passe sa vie à trembler... Un hasard peut mettre sur la trace de ce que vous voudriez cacher avec un rideau de votre sang.
Pour la femme tombée si bas, il n'est plus de famille. Vos parents vous renient et cherchent à vous oublier...
Le mariage vous est interdit. L'homme qui voudrait unir son sort au vôtre recule à l'idée d'aller demander votre main au préfet de police.
La maternité, le plus grand bonheur de tous pour la femme digne de ce nom, est la plus affreuse de toutes les tortures... Le premier baiser de votre enfant est une souffrance, sa première parole un reproche, car vous ne pouvez lui nommer son père... Est-ce un garçon? vous savez que, devenu homme, il vous méprisera. Est-ce une fille? vous n'osez pas la garder près de vous. Le passé, le présent, l'avenir vous le défendent.
Enfin, avez-vous réussi, par un moyen ou par un autre, à échapper à ce gouffre béant, la misère? vous êtes-vous créé une existence sinon heureuse, du moins tolérable?... dix ans, vingt ans plus tard, comme cela m'arrive aujourd'hui, vous avez un ennemi; il vous jette votre passé à la face: il détruit en quelques instants le résultat de longues années d'efforts, et vous repousse vers l'abîme sans se demander si cette rechute ne va pas vous briser.
Il n'est pas dans mon caractère de rien éprouver avec mesure. Joies, tristesses, affections, ressentiments, paresse, activité, j'ai tout exagéré. Ma vie a été un long excès. Avec de telles dispositions et tant de raisons d'être malheureuse, jugez ce que je devais souffrir, quand, pour plaire et par conséquent gagner le pain du jour, il me fallait supporter la présence d'êtres odieux. Ah! qu'il m'a fallu de courage et de lâcheté pour n'être pas la Henriette de Janin, l'héroïne de l'Ane mort et de la Femme guillotinée.
Je roulais ces pensées et mille autres dans mon cerveau brûlé par la fièvre; je formais les projets les plus extravagants, et, quand j'en avais reconnu l'impossibilité, je me débattais dans mon impuissance. Parfois, lasse de me faire des reproches, lasse de me torturer moi-même de mes remords, je m'en prenais à la société; je me disais qu'il est barbare d'autoriser une enfant de seize ans à consommer ce pacte d'infamie... La loi, qui ne permet pas d'administrer ses biens avant vingt et un ans, laisse une malheureuse fille de seize ans vendre son corps. Je maudissais Saint-Lazare. Je pensais,—je vous vois sourire de mes plans de réforme,—je pensais qu'à tant faire que d'envoyer de pauvres petites filles, abandonnées de leurs parents, dans des maisons de correction, ces maisons de correction ne devraient pas être à Paris, mais à la campagne, afin de laisser entrer le soleil par les fenêtres grillées, afin de permettre aux pauvres petites recluses d'apercevoir les arbres au lieu de ces grands vilains murs qui semblent enfermer l'espérance. La nature détendrait l'âme au lieu de l'endurcir; la pensée remontrait petit à petit à Dieu, et Dieu inspire le devoir. Isoler le mal; comment n'y a-t-on pas songé? Il me semble que cela ne serait pas bien cher, puisqu'on utilise le travail des enfants! Quelques lieues à faire pour revenir au lieu où l'on a failli, c'est quelquefois un monde à traverser.
Je touchais, sans m'en douter, au moment de ma délivrance; mais je devais la payer bien cher. Mes souffrances morales avaient fini par réagir sur ma santé! J'avais la tête lourde, des frissons de fièvre, et je ne pouvais rester ni assise, ni debout, tant je me sentais malade; je me couchai. On vint me dire que je devais descendre au salon après l'heure du dîner. La grosse femme donnait une petite fête aux habitués de la maison. Je ne sais pas ce que j'aurais donné pour prendre quelque repos; cependant, je me levai sans faire une objection.